MOLIÈRE.
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Sganarelle est essentiellement marié. Né probablement du théâtre ita-lien, employé de bonne heure par Molière dans la farce du Médecinvolant, introduit sur le théâtre régulier en un rôle qui sent un peu sonScarron, il se naturalise comme a fait Mascarille ; il se perfectionne viteet grandit sous la prédilection du maître. Le Sganarelle de Molière,dans toutes ses variétés de valet, de mari, de père de Lucinde, de frèred’Ariste, de tuteur, de fagotier, de médecin, est un personnage quiappartient en propre au poëte, comme Panurge à Rabelais, Faistah àShakespeare, Sancho à Cervantes; c’est le côté du laid humain person-nifié, le côté vieux, rechigné, morose, intéressé, bas, peureux, tour àtour piètre ou charlatan, bourru et saugrenu, le vilain côté, et qui faitrire. A certains moments joyeux, comme quand Sganarelle touche le seinde la nourrice, il se rapproche du rond Gorgibus, lequel ramène aubonhomme Chrysale, cet autre comique cordial et à plein ventre. Sga-narelle, chétif comme son grand-père Panurge, a pourtant laissé quelquepostérité digne de tous deux, dans laquelle il convient de rappeler Pan-gloss et de ne pas oublier Gringoire (1). Chez Molière, en face de Sga-ranelle, au plus haut bout de la scène, A’ceste apparaît; Alceste, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus sérieux, de plus noble, de plus élevé dansle comique, le point où le ridicule confine au courage, à la vertu. Uneligne plus haut et le comique cesse, et on a un 'personnage purementgénéreux, presque héroïque et tragique. Même tel qu’il est, avec un peude mauvaise humeur, on a pu s’y méprendre; Jean-Jacques et Fabred’Églantine, gens à contradiction, en ont fait leur homme. Sganarelleembrasse les trois quarts de l’échelle comique, le bas tout entier, et lemilieu qu’il partage avec Gorgibus et Chrysale ; Alceste tient l’autrequart, le plus élevé. Sganarelle et Alceste, voilà tout Molière.
Voltaire a dit que quand Molière n’aurait fait qu el’Ecole des Maris,il serait encore un excellent comique; Boileau ne put entendre VÉcoledes Femmes sans adresser à Molière, attaqué de beaucoup de côtéset qu’il ne connaissait pas encore, des stances faciles, où il célèbre lacharmante naïveté de cette comédie qu’il égale à celles de Térence,supposées écrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d’œuvre nefurent séparés que par la légère mais ingénieuse comédie-impromptu
1. Dans la Notre-Dame de Paris de M. Hugo.