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Galerie Des Grands Écrivains Français : Tirée Des Causeries Du Lundi Et Des Portraits Littéraires / Par M. Sainte-Beuve De L'Academie Française ; Illustrée De Portraits Gravés Au Burin Par MM. Goutière, Delannoy, Leguay, Nargeot, Etc. D'Après Les Dessins De Staal, Philippoteaux, Etc.
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BOILEAU.

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sur Boileau. Ce nest pas du tout un poëte, si lon réserve ce titre auxetres fortement doués dimagination et dâme : son Lutrin toutefois nousrévèle un talent capable dinvention, et surtout des beautés pittoresquesde détail. Boileau, selon nous, est un esprit sensé et fin, poli et mor-dant, peu fécond; dune agréable brusquerie; religieux observateur duvrai goût; bon écrivain en vers; dune correction savante, dun enjoue-ment ingénieux ; loracle de la cour et des lettres dalors ; tel quil fallaitpour plaire à la fois à Patru et à M. de Bussy, à M. dAguesseau et àM me de Sévigné, à M. Arnaud et à M me de Maintenon, pour im-poser aux jeunes courtisans, pour agréer aux vieux, pour être estimé detout honnête homme, et dun mérite solide. Cest le poëte-auteur , sachantconverser et vivre i , mais véridique, irascible à lidée du faux, prenantfeu pour le juste, et arrivant quelquefois par sentiment déquité littéraireaune sorte dattendrissement moral et de rayonnement lumineux, commedans son Épître à Racine 2 . Celui-ci représente très-bien le côté tendreet passionné de Louis XIV et de sa cour; Boileau en représente nonmoins parfaitement la gravité soutenue, le bon sens probe relevé denoblesse, lordre décent. La littérature et la poétique de Boileau sontmerveilleusement daccord avec la religion, la philosophie, léconomiepolitique, la stratégie et tous les arts du temps : cest le même mélangede sens droit et dinsuffisance, de vues provisoirement justes, mais peudécisives.

Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort

1. Voir lagréable conversation entre Despréaux, Racine, M. dAguesseau, labbé Renau-dot, etc., etc., écrite par Valincour et publiée par Adry, à la fin de son édition de la Princessede Clèves (1807). Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du sceptre, passa latrès-grande moitié de sa vie à converser et à tenir tête à tout venant : « Il est heureux commeun roi (écrivait Racine, 1098), dans sa solitude ou plutôt son hôtellerie dAuteuil. Je lappelleainsi, parce quil ny a point de jour il.ny ait quelque nouvel écot, et souvent deux outrois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres. 11 est heureux de s'accommode» ainside tout le monde; pour moi, jaurois cent fois vendu la maison. » Ce qui pourtant expliquequà la fin Boileau, devenu morose, lait vendue.

2. « La raison, dit Vauvenargues, nétait pas en Boileau distincte du sentiment. »M Ue de Meulan (depuis, M me Guizot), ajoute : « Cétait, en effet, jusquau fond ducœur que Boileau se sentait saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; cétaiten lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé dun mauvais sens comme une oreillesensible lest dun mauvais son, et se soulevant comme une partie offensée sitôt que quelquechose venait à la choquer. .> Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il,dès quinze ans, la haine dun sot livre, lui faisait bénir son siècle après Phèdre.

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