RACINE.
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n’était point assez honnête homme; les autres, qu’il ne méritait pointsa perte; les uns qu’Alexandre n’était point assez amoureux; les autres,qu’il ne venait sur la scène que pour parler d’amour. Lorsque parutAndromaque , on reprocha à Pyrrhus un reste de férocité; on l’auraitvoulu plus poli, plus galant, plus achevé. C’était une consé-quence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout d’unepièce, bons ou mauvais de pied en cap ; à quoi Racine répon-dait fort judicieusement : « Aristote, bien éloigné de nous demander deshéros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c’est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soientni tout à fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu’ils soientextrêmement bons, parce que la punition d’un homme de bien exciteroitplus l’indignation que la pitié du spectateur, ni qu’ils soient méchantsavec excès, parce qu’on n’a point pitié d’un scélérat. Il faut donc qu’ilsaient une bonté médiocre, c’est-à-dire une vertu capable de foiblesse,et qu’ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindresans les faire détester. » J’insiste sur ce point, parce que la grande inno-vation de Racine et sa plus incontestable originalité dramatique consis-tent précisément dans cette réduction des personnages héroïques à desproportions plus humaines, plus naturelles, et dans cette analyse délicatedes plus secrètes nuances du sentiment et de la passion. Ce qui distingueRacine, avant tout, dans la composition du style comme dans celle dudrame, c’est la suite logique, la liaison ininterrompue des idées et dessentiments ; c’est que chez lui tout est rempli sans vide et motivé sansréplique, et que jamais il n’y a lieu d’être surpris de ces changementsbrusques, de ces retours sans intermédiaire, de ces volte-faces subites,dont Corneille a fait souvent abus dans le jeu de ses caractères et dansla marche de ses drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaîtreque, même en ceci, tout l’avantage au théâtre soit du côté de Racine ;mais, lorsqu’il parut, toute la nouveauté était pour lui, et la nouveautéla mieux accommodée au goût d’une cour où se mêlaient tant de fai-blesses, où rien ne brillait qu’en nuances, et dont, pour tout dire, lachronique amoureuse, ouverte par une La Yallière, devait se clore parune Maintenon. Il resterait toujours à savoir si ce procédé attentif etcurieux, employé à l’exclusion de tout autre, est dramatique dans le sensabsolu du mot; et pour notre part nous ne le croyons pas; mais il suffi-