RACINE.
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essentiellement dramatique, je répliquerai à mon tour qu'en admirantbeaucoup Athalie } je ne lui reconnais point tant de portée ; que la quan-tité d’élévation, d’énergie et de sublime qui s’y trouve ne me paraît pasdu tout dépasser ce qu’il en faut pour réussir dans le haut lyrique,dans la grande poésie religieuse, dans l’hymne, et qu’à mon gré cettemagnifique tragédie atteste seulement chez Racine des qualités fortes etpuissantes qui couronnaient dignement sa tendresse habituelle.
L’examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènerainvolontairement aux mêmes conclusions sur la nature et la vocation deson talent. Qu’est-ce, en effet, qu’un style dramatique? C’est quelquechose de simple, de familier, de vif, d’entrecoupé, qui se déploie et sebrise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d’unpersonnage à l’autre, et varie dans le même personnage selon les momentsde la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l’ironie s’ai-guise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue ressemble à lalutte étincelante de deux serpents entrelacés. Les gestes, les inflexionsde voix et les sinuosités du discours sont en parfaite harmonie; leshasards naturels, les particularités journalières d’une conversation quis’anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est assis avec Cinna dansson cabinet et lui parle longuement ; chaque fois que Cinna veut l’in-terrompre, l’empereur l’apaise d’autorité, étend la main, ralentit saparole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, c’était tout le styledramatique mis en dehors et traduit aux yeux. — Les personnages dudrame, vivant de la vie réelle comme tout le monde, doivent en rappelerà chaque instant les détails et les habitudes. Hier , aujourd’hui , demain,sont des mots très-significatifs pour eux. Les plus chers souvenirs dontse nourrit leur passion favorite leur apparaissent au complet avec unesingulière vivacité dans les moindres circonstances. Il leur échappe sou-vent de dire: Tel jour , à telle heure , en tel endroit. L’amour dont uneâme est pleine, et qui cherche un langage, s’empare de tout ce qui l’en-toure, en tire des images, des comparaisons sans nombre, en fait jaillirdes sources imprévues de tendresse. Juliette, au balcon, croit entendrele chant de l’alouette, et presse son jeune époux de partir; mais Roméoveut que ce soit le rossignol qu’on entend, afin de rester encore.
La douleur est superstitieuse ; l’âme, en ses moments extrêmes, ade singuliers retours ; elle semble, avant de quitter cette vie, s’y ratta-
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