BOSSUET.
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n’a jamais rencontré deux pareils adversaires. En politique aussi, quel-que peu partisan que l’on soit de la théorie sacrée et du droit divin, telque Bossuet l’institue et le renouvelle, on serait presque fâché que cettedoctrine n’eût pas trouvé un si simple, si mâle, si sincère organe, et sinaturellement convaincu. Un Dieu, un Christ, un évêque, un roi, —voilà bien dans son entier la sphère lumineuse où la pensée de Bossuet sedéploie et règne : voilà son idéal du monde. De même qu’il y eut dansl’antiquité un peuple àpart, qui, sous l’inspiration et la conduite de Moïse,garda nette et distincte l’idée d’un Dieu créateur et toujours présent,gouvernant directement le monde, tandis que tous les peuples alentourégaraient cette idée pour eux confuse, dans les nuages de la fantaisie,ou l'étouffaient sous les fantômes de l’imagination et la noyaient dans leluxe exubérant de la nature, de même Bossuet entre les modernes aressaisi plus qu’aucun cette pensée simple d’ordre, d’autorité, d’unité,de gouvernement continuel de la Providence, et il l’applique à tous sanseffort et comme par une déduction invincible. Bossuet, c’est le géniehébreu, étendu, fécondé par le christianisme, et ouvert à toutes les acqui-sitions de l’intelligence, mais retenant quelque chose de l’interdictionsouveraine, et fermant exactement son vaste horizon là où pour lui finitla lumière. De geste et de ton, il tient d’un Moïse ; il y mêle dans la paroledes actions du prophète-roi, des mouvements d’un pathétique ardentet sublime; il est la voix éloquente par excellence, la plus simple, laplus forte, la plus brusque, la plus familière, la plus soudainementtonnante. Là même où il a son cours rigide et son flot impérieux, il yroule des trésors d’éternelle morale humaine. Et c’est par tous cescaractères qu’il est unique pour nous, et que, quel que soit l’emploi desa parole, il reste le modèle de l’éloquence la plus haute et de la plusbelle langue.
Ces vérités ne sont déjà plus nouvelles : combien de fois ne lesavons-nous pas entendues 1 Les deux Écrits que nous annonçons ne font,chacun à sa manière, que les exposer et les développer. M. de Lamar-tine a tracé, dès les premières pages de son Étude, un portrait de Bos-suet ainsi largement conçu. M. Poujoulat, dans une suite de lettresadressées à un homme politique étranger, s’attache à montrer queBossuet n’est pas seulement grand dans les ouvrages célèbres qu’on litordinairement de lui, mais qu’il est le même homme et le même génie
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