BOSSUET.
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jour qu’il avait à parler, et le plus souvent sans rien écrire davantage, pour nese pas distraire, parce que son imagination allait bien plus vite que n’aurait faitsa main.
« Maître de toutes les pensées présentes à son esprit, il fixait dans sa mémoirejusqu’aux expressions dont il voulait se servir, puis, se recueillant l’après-dînée, ilrepassait son discours dans sa tète, le lisant des yeux de l’esprit, comme s’il eût étésur le papier; y changeant, ajoutant et retranchant comme l’on fait la plume à la main.Enfin, monté en chaire, et dans la prononciation, il suivait l’impression de sa parolesur son auditoire, et soudain, effaçant volontairement de son esprit ce qu’il avaitmédité, attaché à sa pensée présente, il poussait le mouvement par lequel il voyait surle visage les cœurs ébranlés ou attendris. »
Telle était Y improvisation méditée d’où Bossuet tira ses premiersmiracles et à laquelle il resta fidèle dans tout le cours de ses homéliespastorales. Bossuet, à la différence de Bourdaloue ou de Massillon, n’adonc jamais répété ni le même Carême ni le même Avent; il se renou-velait sans cesse, il s’appropriait sans relâche; il était incapable demonotonie, d’uniformité, même en parlant de ce qui ne varie pas; ilvoulait dans ses instructions les plus régulières une fraîcheur de vietoujours présente, toujours sensible; rien du métier; il voulait l’action,l’émotion toute sincère ; il fallait que toute son âme, son imagination,émues de l’Esprit d’en haut, y trouvassent leur place et à se répandrechaque fois; il ne pouvait souffrir dans l’orateur sacré que toutes, sesparoles et ses mouvements fussent à l’avance réglés et fixés; ce n’étaitplus verser la source d’eau vive.
Chose remarquable! même quand il composait les oraisons funè-bres « où il entre beaucoup de narratifs à quoi il n’y a rien à changer »,ou des discours de doctrine dans lesquels l’exposition du dogme doitêtre nette et précise, « il écrivait tout, nous dit Le Dieu, sur un papierà deux colonnes, avec plusieurs expressions différentes des grands mou-vements, mises l’une à côté de l’autre, dont il se réservait le choix dansla chaleur de la prononciation, pour se conserver, disait-il, la libertéde l’action en s’abandonnant à son mouvement sur ses auditeurs et tour-nant à leur profit les applaudissements mêmes qu’il en recevait. »
Ainsi Bossuet, quand il était obligé d’écrire à l’avance, se réservaitdu moins la chance d’une expression double; il gardait toujours une oudeux voiles libres, ouvertes, pour le vent soudain du moment. C’est dela sorte que dans sa bouche le récité même gardait du mouvement et