390
FÉNELON.
pensées dans la conversation. Toujours maître de l’oreille et du cœur deceux qui l’écoutent, il ne leur permet pas d’envier ni tant d’élévation,ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse ; on est assez heureux del’entendre, de sentir ce qu’il dit, et comme il le dit... » C’était avec sonesprit, avec son âme, avec son goût, que Fénelon fut orateur comme ilfut tout ce qu’il voulut être, et on ne désirait rien de plus en l’écoutant.Toutefois, et malgré les efforts de l’abbé Maury pour porter au rangdes chefs-d’œuvre deux des sermons de Fénelon, ce dernier, en raisonmême de la multiplicité de ses dons, n’avait pas reçu avant tout celuide la puissance oratoire, de cette organisation manifeste, naturellementmontée pour être sonore et retentissante, pour être hautement distri-butive à distance, et qu’il suffit ensuite de nourrir au dedans de fortedoctrine, d’étude et de saine pensée, pour que tout cela tourne enfleuve, en pluie, en tonnerre majestueux, ou en une vaste canalisationfécondante. Quand il parlait comme lorsqu’il écrivait, Fénelon se tenaitplus volontiers à mi-côte et sur les collines : « Son style noble et léger,a-t-il dit de Pellisson, ressemblait à la démarche des divinités fabuleusesqui coulaient dans les airs sans poser le pied sur la terre. » On peut ledire de lui-même et en supprimant l’image de fabuleuses ; sa paroleavait quelque chose de noble et de léger qui rappelle ces figures angé-liques, amies de l’homme, et se tenant toujours à sa portée, qui pour-raient s’enlever plus haut, qui ne le veulent pas, et qui aiment mieux,dès qu’il le faut, redescendre. Fénelon, dans ses effusions de parolepublique ou particulière, a des instants d’énergie et de grande force %mais ce ne sont que des instants; la familiarité, la grâce, l'insinuation,sont sa plus ordinaire habitude et son allure naturelle. Il dit vite etcourt , il recommence plus d’une fois ; il glisse, il coule, on dirait qu’ilva s’élever, il en donne le sentiment; il semble vous épargner plutôt quelui-même en ne vous saisissant pas, en ne vous ravissant pas. Il touche,
1. Ainsi, dans le Sermon pour la fête de l’Épiphanie, on trouve ce mot souvent cité:« L’homme s’agite, mais Dieu le mène. » Et dans le second point du même Sermon, dans cetteseconde partie qui est d’une grande beauté morale, il y a sur la corruption des mœurs et surla décadence de la foi, de ces traits de vigueur qui sembleraient appartenir à Bossuet : « Leshommes gâtés jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantements desplaisirs violents et raffinés ne trouvent plus qu’une douceur fade dans les consolations d’unevie innocente : ils tombent dans les langueurs mortelles de l’ennui dès qu’ils ne sont plusanimés par la fureur de quelque passion. Est-ce donc là être chrétien? etc. »