Buch 
Galerie Des Grands Écrivains Français : Tirée Des Causeries Du Lundi Et Des Portraits Littéraires / Par M. Sainte-Beuve De L'Academie Française ; Illustrée De Portraits Gravés Au Burin Par MM. Goutière, Delannoy, Leguay, Nargeot, Etc. D'Après Les Dessins De Staal, Philippoteaux, Etc.
Entstehung
Seite
452
JPEG-Download
 

452

VOLTAIRE.

cest « un misérable dont le cœur est aussi mal fait que lesprit » ;cest « le chien de Diogène qui est attaqué de la rage ». Dans une lettreà M. Thomassin de Juiily, un autre des réfutateurs de Rousseau :

« Ce malheureux singe de Diogène, dit-il, qui croit sétre réfugié dans quelquesvieux ais de son tonneau, mais qui na pas sa lanterne, na jamais écrit ni avec bonsens ni avec bonne foi. Pourvu quil débitât son orviétan, il était satisfait. Vouslappelez Zoïle : il lest de tous les talents et de toutes les vertus. »

11 y a particulièrement un endroit qui donne tristement à réfléchirsur la faiblesse du cœur humain chez les plus grands esprits. Voltairevient décrire à la duchesse de Saxe-Gotha au sujet de lexécution duchevalier de La Barre ; il en est révolté, et avec raison ; il trouve hor-rible que, pour un indigne méfait, et qui certes méritait (ce nest pluslui qui parle) une correction sévère, le chevalier ait été torturé, déca-pité, livré aux flammes, comme on leût fait au xn e siècle; et tout à côté(tome II, page 558), dans la lettre suivante, adressée à M. Tabareau deLyon, voilà quil plaisante lui-même sur lidée quon pourrait bienpendre Jean-Jacques Rousseau :

« Je fais mon compliment, Monsieur, à la ville de Lyon sur les droits qui luisont rendus ; mais je ne lui fais point mon compliment si elle pense quil y ait jamaiseu un projet de déclarer Jean-Jacques le Cromwell de Genève. Il est vrai quon atrouvé dans les papiers du sieur Niepz un mémoire de ce polisson pour bouleversersa taupinière, et je vous réponds que si Jean-Jacques savisait de venir, il courraitgrand risque de monter à une échelle qui ne serait pas celle de la Fortune. Mais vousne vous souciez guère des affaires de Genève : elles sont fort ridicules... »

Quel changement de ton! lidée de Jean-Jacques montant à lapotence ne lui arrache plus quun éclat de rire. Il est bien vrai que ce nesont que des paroles : que si Jean-Jacques était venu à Genève poury tenter une insurrection, et sétait vu obligé de se réfugier à Ferney,et que si on avait dit tout dun coup à Voltaire à table, en train de sedéchaîner contre lui : « Le voilà qui entre! il est dans la cour du châ-teau, il vous demande asile », Voltaire naurait plus dit : Le misérable!il se serait écrié : « Le malheureux! Mais est-il? quil entre vite!