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VOLTAIRE.
c’est « un misérable dont le cœur est aussi mal fait que l’esprit » ;c’est « le chien de Diogène qui est attaqué de la rage ». Dans une lettreà M. Thomassin de Juiily, un autre des réfutateurs de Rousseau :
« Ce malheureux singe de Diogène, dit-il, qui croit s’étre réfugié dans quelquesvieux ais de son tonneau, mais qui n’a pas sa lanterne, n’a jamais écrit ni avec bonsens ni avec bonne foi. Pourvu qu’il débitât son orviétan, il était satisfait. Vousl’appelez Zoïle : il l’est de tous les talents et de toutes les vertus. »
11 y a particulièrement un endroit qui donne tristement à réfléchirsur la faiblesse du cœur humain chez les plus grands esprits. Voltairevient d’écrire à la duchesse de Saxe-Gotha au sujet de l’exécution duchevalier de La Barre ; il en est révolté, et avec raison ; il trouve hor-rible que, pour un indigne méfait, et qui certes méritait (ce n’est pluslui qui parle) une correction sévère, le chevalier ait été torturé, déca-pité, livré aux flammes, comme on l’eût fait au xn e siècle; et tout à côté(tome II, page 558), dans la lettre suivante, adressée à M. Tabareau deLyon, voilà qu’il plaisante lui-même sur l’idée qu’on pourrait bienpendre Jean-Jacques Rousseau :
« Je fais mon compliment, Monsieur, à la ville de Lyon sur les droits qui luisont rendus ; mais je ne lui fais point mon compliment si elle pense qu’il y ait jamaiseu un projet de déclarer Jean-Jacques le Cromwell de Genève. Il est vrai qu’on atrouvé dans les papiers du sieur Niepz un mémoire de ce polisson pour bouleversersa taupinière, et je vous réponds que si Jean-Jacques s’avisait de venir, il courraitgrand risque de monter à une échelle qui ne serait pas celle de la Fortune. Mais vousne vous souciez guère des affaires de Genève : elles sont fort ridicules... »
Quel changement de ton! l’idée de Jean-Jacques montant à lapotence ne lui arrache plus qu’un éclat de rire. Il est bien vrai que ce nesont là que des paroles : que si Jean-Jacques était venu à Genève poury tenter une insurrection, et s’était vu obligé de se réfugier à Ferney,et que si on avait dit tout d’un coup à Voltaire à table, en train de sedéchaîner contre lui : « Le voilà qui entre! il est dans la cour du châ-teau, il vous demande asile », Voltaire n’aurait plus dit : Le misérable!il se serait écrié : « Le malheureux! Mais où est-il? qu’il entre vite!