ANDRÉ CHÉNIER. 533
taisent, il entre beaucoup de cela clans l’inspiration politique d’AndréChénier.
Ce mot de brouillons revient perpétuellement clans sa bouche pourflétrir ses adversaires : c’est le stigmate imprimé par un esprit juste etferme au genre de défaut qui lui est le plus antipathique et qui le fait leplus souffrir.
André Chénier entra décidément dans la polémique au Journal deParis, par un article du 12 février 1792 contre la ridicule et indécentePréface que Manuel avait mise en tête des Lettres de Mirabeau et deSophie. C’est l’écrivain homme de goût qui s’irrite d’abord et qui s’in-digne de cette violation inouïe de laraison et de la pudeur dans la langue.Lui, amateur des sources antiques, toujours en quête des saines etbonnes disciplines, qui voudrait produire dans son style la tranquillitémodeste et hardie de ses pensées ; lui qui, dans les belles pages de proseoù il ébauche des projets d’ouvrages sévères, aspire et atteint à la conci-sion latine, à la nerveuse et succulente brièveté d’un Salluste honnêtehomme et vertueux, on conçoit la colère à la Despréaux, et plus qu’à laDespréaux, qui dut le saisir en voyant un tel débordement de déclama-tions soi-disant philosophiques, de facéties galantes et de gentillesseslibertines, découlant de la plume d’un bel esprit formé à l’école deDanton. Se séparant, pour le mieux flétrir, du faux bon ton qui n’avaitjamais été le sien, et revendiquant le vrai bon ton éternel et naturel,celui qui est tel pour toute âme bien née, et qu’aucune révolution n’esten droit d’abolir : « Tout homme qui a une âme bonne et franche,s’écriait-il, n’a-t-il pas en soi une justesse de sentiment et de pensées,une dignité d’expressions, une gaieté facile et décente, un respect pourles vraies bienséances, qui est en effet le bon ton, puisque l’honnêtetén’en aura jamais d’autre? »
Une autre de ses indignations et de ses colères, qui l’engagea dans sapolémique la plus grave, et qui causa finalement sa perte par l’offensemortelle qu’il fit à Collot d’Herbois, est celle que lui causa la fêtetriomphale décernée (ou tolérée) par la Ville de Paris, en l’honneur desSuisses de Châteauvieux. Il faut se rappeler que ces soldats, après s’êtrerévoltés à Nancy deux années auparavant et avoir pillé la caisse durégiment, avaient été, au nombre de quarante ou cinquante, condamnésaux galères d’après les lois de la justice fédérale en vigueur parmi les