538
ANDRÉ CHÉNIER.
un rôle impossible après le 20 juin et quand la partie est déjà perdue :ce jour, en effet, qui est déjà celui de la chute du trône, lui paraîtpouvoir être le point de départ d’une Restauration idéale dont il traceun tableau chimérique et embelli. Le poëte se retrouve ici avec sonillusion. Mais non, c’est encore l’homme de cœur et le valeureux citoyenqui, sans se soucier du succès et bravant le péril, ne peut étouffer lecri de ses entrailles. Il suppose à tous ceux qui pensent comme luiautant de courage qu’à lui : « Que tous les citoyens dont les sentimentssont conformes à ceux que contient cet écrit (et il n’est pas douteux quece ne soit la France presque entière) rompent enfin le silence. Ce n’estpas le temps de se taire... Élevons tous ensemble une forte clameur d’in-dignation et de vérité. »
C’est cette forte clameur qui manqua et qui manquera toujours enpareille circonstance, quand les choses en seront venues à ces extré-mités ; car, ainsi que lui-même le remarque tout à côté, <i le nombre despersonnes qui réfléchissent et qui jugent est infiniment petit ». h’indo-lence parisienne est de tout temps connue; et si des peuples anciensélevèrent des temples et des autels à la Peur , on peut dire (c’est Chénierqui parle à la date de 92) que jamais cette divinité a n’eut de plus véri-tables autels quelle n’en a dans Paris ; que jamais elle ne fut honoréed’un culte plus universel ».
La politique d’André Chénier dans son ensemble se définirait doncpour nous très-nettement en ces termes: Ce n’est point une action con-certée et suivie, c’est une protestation individuelle, logique de forme,lyrique de source et de jet, la protestation d’un honnête homme qui braveà la fois ceux qu’il réfute, et ne craint pas d’appeler sur lui le glaive.
La journée du 10 août vint mettre fin à la discussion libre. AndréChénier, retiré de la polémique, se réfugia dans l’indignation soli-taire et dans le mépris silencieux. Une lettre de lui, écrite à la datedu 28 octobre 1792, nous le montre désormais « bien déterminé à se tenirtoujours à l’écart, ne prenant aucune part active aux affaires publiques,et s’attachant plus que jamais, dans la retraite, à une étude approfondiedes lettres et des langues antiques ». Sa santé s’était altérée ; il allait detemps en temps passer à Versailles des semaines vouées à la méditation, àla rêverie, à la poésie. Un amour délicat l’avait repris et le consolait desautres tristesses par sa blessure même. Il en a célébré l’objet dans des