Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

8

LETT11ES DE MADAME DE SÉV1GNE

AU MÊME

Du jeudi 27 novembre 1G64.

On a continué aujourdhui les interrogatoires sur les octrois. M. le chancelieravoit lionne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités, et de lembar-rasser; mais il nen est pas venu à bout. M. Fouquet sest fort bien tirédaffaire, et nest entré quà onze heures, parce que M. le chancelier a faitlire le rapporteur, comme je vous lai mandé; et, malgré toute cette belledévotion 1 , il disoit tout le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur prenoittoujours son parti, parce que le chancelier ne parloit que pour un côté ; enfin ila dit : « Voici un endroit sur quoi laccusé ne pourra pas répondre. » Le rappor-teur a dit : « Ah ! monsieur, pour cet endroit-, voici lemplâtre qui le guérit; »et a dit une très-forte raison, et puis il a ajouté : « Monsieur, dans la placeje suis, je dirai toujours la vérité, de quelque manière quelle se rencontre. »

On a souri de lemplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant de bruit.Sur cela on a fait entrer laccusé, qui na pas été une heure dans la chambre ;et, en sortant, plusieurs ont J'ai t compliment à dOrmesson de sa fermeté.

11 faut que je vous conte ce que jai fait. Imaginez-vous que des dames montproposé daller dans une maison qui regarde droit dans lArsenal, pour voirrevenir notre pauvre ami. Jétois masquée 2 ; je lai vu venir dassez loin.M. dAr-tagnan ctoit auprès de lui ; cinquante mousquetaires, à trente ou quarante pasderrière. Il paroissoit assez rêveur. Pour moi, quand je lai aperçu, les jambesmont tremblé, et le cœur ma battu si fort, que je nen pouvois plus. En sap-prochant de nous pour rentrer dans son trou, M. dArtagnan la poussé, et luia fait remarquer que nous étions. Il nous a donc saluées, et a pris cettemine riante que vous lui eonnoissez. Je ne crois pas quil mait reconnue ; maisje vous avoue que jai été étrangement saisie quand je lai vu entrer dans cettepetite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on a le cœurfait comme je lai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je penseque vous nen êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vouscommis. Jai été voir votre chère voisine; je vous plains autant de ne lavoirplus que nous nous trouvons heureux de lavoir. Nous avons bien parlé de

1 Celui qui voulait perdre Fouquet, et disait le pis contre lui, malgré sa belle dévotion,cétait le chancelier Séguier.

2 Les femmes alors sortaient en masque, usage quon retrouve dans les vieilles comédies deCorneille, et qui avait été apporté dItalie par les Médicis. Ces masques de velours noir, aux-quels succédèrent les loups, étaient destinés à conserver le teint. (G.)