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LETTRES DE MADAME DE SÉVICAK
il semblait que c’étoit un arrêt de mort qu’on vint de lire à leur mailrc. Onles a mis tous deux dans une chambre à la Bastille ; on ne sait ce qu’on en lera.
Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d’Artagnan ; pendantqu’il y étoit, il a vu par la fenêtre passer M. d’Ormesson, qui venoit dereprendre quelques papiers qui étoient entre les mains de M. d’Artagnan.M. Fouquet l’a aperçu ; il l’a salué avec un visage ouvert et plein de joie etde reconnoissance ; il lui a même crié qu’il étoit son très-humble serviteur.M. d’Ormesson lui a rendu son salut avec une très-grande civilité, et s’enest venu, le cœur tout serré, me conter ce qu’il avoit vu
A onze heures, il y avoit un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec quatrehommes, M. d’Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaires ; il le con-duira jusqu’à Pignerol, où il le laissera en prison sous la conduite d’un nomméSaint-Mars, qui est fort honnête homme, et qui prendra cinquante soldatspour le garder. Je ne sais si on lui a redonné un autre valet de chambre ; sivous saviez comme cette cruauté paroît à tout le monde, de lui avoir ôté ces deuxhommes, Pecquet et Lavalée, c’est une chose inconcevable ; on en tire mêmedes conséquences fâcheuses, dont Dieu le préserve, comme il a fait jusqu’ici !il faut mettre sa confiance en lui, et le laisser sous sa protection, qui lui a étési salutaire. On lui refuse toujours sa femme. On a obtenu que la mère n’iroilqu’au Parc, chez sa fdle, qui en est abbesse 1 . L’Écuyer suivra sa belle-sœur ;il a déclaré qu’il n’avoit pas de quoi se nourrir ailleurs. M. et madame deCharost vont toujours à Ancenis. M. Bailly, avocat général, a été chassépour avoir dit à Gisaucourt, avant le jugement du procès, qu’il devoit bienremettre la compagnie du grand conseil en honneur, et qu’elle serait désho-norée si Chamillard, Pussort et lui alloient le même train. Cela me fâche àcause de vous ; voilà une grande rigueur. Tantæne animis cœlestibus iræ ?
Mais non, ce n’est pas de si haut que cela vient. De telles vengeances rudes etbasses ne sauroient partir d’un cœur comme celui de notre maître. On se sertde son nom, et on le profane, comme vous voyez. Je vous manderai la suite :il y aurait bien à causer sur tout cela ; mais il est impossible par lettres.Adieu, mon pauvre monsieur ; je ne suis pas si modeste que vous ; et sansme sauver dans la foule, je vous assure que je vous aime et vous estime très-fort. J’ai vu aujourd’hui la comète ; sa queue est d’une belle longueur ; j’ymets une partie de mes espérances. Mille compliments à votre chère femme.
* Marie-Elisabeth Fouquet, sœur du surintendant, abbesse du Parc-aitx-Dames, près Sentis.