LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
Madame de Villars, qu’on alloit voir, me mettoit devant les yeux les visitesqu’on m’auroit rendues en pareille occasion, si vous aviez voulu.
Je vous remercie de vos lettres au roi, mon cousin ; elles me feroient plaisir àlire d’un inconnu, elles m’attendrissent ; il me semble qu’elles devroient fairecet effet-là sur notre maître : il est vrai qu’il ne s’appelle pas Rabutin comme moi.
La plus jolie fille de Francè vous fait des compliments ; ce nom me paraîtassez agréable ; je suis pourtant lasse d’en faire les honneurs.
DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY
A Paris, ce 4 décembre 1068.
N’avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnois la vie, et où je nevoulois pas vous tuer à terre? J’attendois une réponse sur cette belle action :vous n’y avez pas pensé ; vous vous ôtes contenté de vous relever, et dereprendre votre épée, comme je vous l’ordonnois. J’espère que ce ne sera,pas pour vous en servir jamais contre moi.
Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnerade la joie; c’est qu’enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas leplus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume : c’estM. de Grignan, que vous connoissez il y a longtemps. Toutes ses femmessont mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son fils, parune bonté extraordinaire; de sorte qu’étant plus riche qu’il n’a jamais été, et setrouvant d’ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et par sesbonnes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne le marchandonspoint, comme on a accoutumé de faire : nous nous en fions bien aux deux famillesqui ont passé devant nous. Il paroît fort content de notre alliance, et aussitôtque nous aurons des nouvelles de l’archevêque d’Arles, son oncle, son autreoncle l’évêque d’Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s’achèvera avant la fin del’année. Comme je suis une dame assez régulière, je n’ai pas voulu manquerà vous en demander votre avis et votre approbation. Le public paroît content,c’est beaucoup : car on est si sot, que c’est quasi sur cela qu’on se règle.
Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez,s’il vous reste un brin d’amitié pour moi : je sais que vous avez mis au basdu portrait que vous avez de moi, que j’ai été mariée à un gentilhommebreton, honoré des alliances de Vassé et de Rabutin. Cela n’est pas juste,mon cher cousin ; je suis depuis peu si bien instruite de la maison de