LETTRES RE MADAME DE SÉVTGNÉ
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aux transports, aux ravissements de la princesse et de son bienheureux amant.Ce fut done lundi que la chose fut déclarée, comme je vous l’ai mandé. Lemardi se passa à parler, à s’étonner, à complimenter; le mercredi, Mademoi-selle fit une donation à M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, lesnoms et les ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage,qui fut fait le même jour. Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatreduchés : le premier, c’est le comté d’Eu, qui est la première pairie de France,et qui donne le premier rang ; le duché de Montpensier, dont il porta hierle nom toute la journée ; le duché de Saint-Fargeau, le duché de Châtellerault :tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut dressé ensuite, où il pritle nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui était hier, Mademoiselle espéraque le roi signerait le contrat, comme il l’avoit dit ; mais, sur les septheures du soir, la reine, Monsieur et plusieurs barbons firent entendre àSa Majesté que cette affaire faisoit tort à sa réputation ; en sorte qu’après avoirfait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, le roi leur déclara, devantM. le prince,qu’il leur défendoit absolument de songer à ce mariage. M. de Lauzun reçutcet ordre avec tout le respect, toute la soumission, toute la fermeté et tout ledésespoir que méritoit une si grande chute. Pour Mademoiselle, suivant sonhumeur, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs violentes, en plaintesexcessives ; et tout le jour elle a gardé son lit sans rien avaler que desbouillons. Voilà un beau songe, voilà un beau sujet de roman ou de tragédie,mais surtout un beau sujet de raisonner et de parler éternellement : c’est,ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin, sans fin, sans cesse ; nousespérons que vous en ferez autant : E frà tunto'vi bacio le muni.
AU MÊME
A Paris, mercredi 24 décembre 1670.
Vous savez présentement l’histoire romanesque de Mademoiselle et deM. de Lauzun. C’est le juste sujet d’une tragédie dans toutes les règles duthéâtre; nous en disposions les actes et les scènes l’autre jour ; nous prenionsquatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c’étoit une pièce parfaite.Jamais il ne s’est vu de si grands changements en si peu de temps ; jamaisvous n’avez vu une émotion si générale ; jamais vous n’avez ouï une si extraor-dinaire nouvelle. M. de Lauzun a joué son personnage en perfection ; il asoutenu ce malheur avec une fermeté, un courage, et pourtant une douleur