68
LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
prenoit l’excès de cet embarras. 11 dit à M. le Prince qu’il ne devoit avoir quedeux tables, etne point se charger de tout; il jura qu’il nesouffriroit plus queM. le Prince en usât ainsi ; mais c’étoit trop tard pour le pauvre Vatel. Cepen-dant Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel ; elle fut réparée : on dînatrès-bien, on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à lachasse; tout étoit parfumé de jonquilles, tout étoit enchanté. Hier, qui étoitsamedi, on fit encore de même ; et le soir le roi alla à Liancourt, où il avoitcommandé media noche; il doit y demeurer aujourd’hui. Voilà ce que Moreuilm’a dit, espérant que je vous le manderois. Je jette mon bonnet par-dessus lesmoulins, et je ne sais rien du reste. M. d’IIacqueville, qui étoit à tout cela,vous fera des relations sans doute; mais comme son écriture n’est pas silisible que la mienne, j’écris toujours; et, si je vous mande cette infinitéde détails, c’est que je les aimerois en pareille occasion.
A LA MÊME
A Livry, mercredi 29 avril.
Je partis hier assez matin de Paris; j’allai dîner à Pomponne; j’y trouvainotre bonhomme 1 qui m’attendoit : je n’aurais pas voulu manquer à lui direadieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m’étonna : plus ilapproche delà mort, plus il s’épure, lime gronda très-sérieusement, et, trans-porté de zèle et d’amitié pour moi, il me dit que j’étois folle de ne point son-ger à me convertir; que j’étois une jolie païenne; que je faisois de vous uneidole dans mon cœur ; que cette sorte d’ilolàtrie étoit aussi dangereuse qu’uneautre, quoiqu’elle me parût moins criminelle; qu’enfin je songeasse à moi : ilme dit tout cela si fortement, que je n’avois pas le mot à dire. Enfin, après sixheures de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le quittai, etvins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai : le rossignol, le cou-cou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans nos forêts ; je m’y suis promenéetout le soir toute seule : j’y ai trouvé toutes mes tristes pensées ; mais jene veux plus vous en parler. J’ai destiné une partie de cette après-dînée àvous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignolsqui sont sur ma tête. Ce soir je m’en retourne à Paris pour faire mon pa-quet et vous l’envoyer.
1 Arnaud d’Andilly.