Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNË

nt la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne voulois un re-mède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable ; personne na écrit commeces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aimetant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal,on est charmé. Jai môme pardonné Y enflure du cœur en faveur du reste, et jemaintiens quil ny a point dautre mot pour expliquer la vanité et lorgueil,quisont proprement du vent : cherchez un autre mot ; jachèverai cette lecture avecplaisir. Nous lisons aussi lhistoire de France depuis le roi Jean ; je veux la dé-brouiller dans ma tête, au moins autant que lhistoire romaine, je nai niparents, ni amis; encore trouve-t-on ici des noms de connoissance. Enfin,tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas ; vous jugezbien quavec cette humeur je ne suis point désagréable à notre Mousse.Nous avons pour la dévotion ce recueil des lettres de M. de Saint-Cyran,que M. dAndilly vous enverra, et que vous trouverez admirable. Voilà,mon enfant, tout ce que vous peut dire une vraie solitaire.

On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa uneheure avec le bonhomme dÀndilly 1 aussi plaisamment, aussi bonnement, aussiagréablement quil est possible : il étoit aise de faire voir son esprit à ce bonvieillard et dattirer sa juste admiration. 11 témoigna quil étoit plein du plaisirdavoir choisi M. de Pomponne, quil lattendoit avec impatience, quil auraitsoin de ses affaires, sachant quil nétoit pas riche. Il dit au bonhomme quil yavoit delà vanité à lui davoir mis dans sa préface de Josèphe quil avoit quatre-vingts ans, que cétoit un péché; enfin on rioit, on avoit de lesprit. Le roiajouta quil ne falloit pas croire quil le laissât en repos dans son désert ; quillenverrait quérir ; quil vouloit le voir, comme un homme illustre par toutessortes de raisons. Comme le bonhomme lassuroit de sa fidélité, le roi ditquil nen doutoit point, et que quand on servoit bien Dieu, on servoitbien son roi. Enfin ce furent des merveilles; il eut de lenvoyer dîner etde le faire promener dans une calèche : il en a parlé un jour entier enladmirant. Pour M. dAndilly, il est transporté, et dit de moment en mo-ment, sentant quil en a besoin : « 11 faut shumilier. » Vous pouvez penserla joie que cela me causa et la part que jy prends. Je voudrais bien quemes lettres vous donnassent autant de plaisir que les vôtres men donnent.Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur.

1 II reparaissait à la cour après vingt-six ans d'absence, pour remercier le roi, qui venaitde donner à M. de Pomponne, son fds, la place de M. de Lionnes, ministre des affaires étran-gères .