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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SEYIGM.

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elle fait ; si elle nétoit que borgne, vous ne seriez point si malheureuse.

Vous me demandez les symptômes de cet amour 1 : cest premièrement unenégative vive et prévenante ; cest un air outré dindifférence qui prouve le con-traire ; cest le témoignage des gens qui voient de près, soutenu de la voix pu-blique ; cest une suspension de tout ce mouvement de la machine ronde ; cestun relâchement de tous les soins ordinaires, pour vaquer à un seul ; cest unesatire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux. « Vraiment il faudrait êtrebien fou, bien insensé : quoi, une jeune femme î voilà une bonne pratique pourmoi, cela me conviendrait fort ; jaimerais mieux mêtre rompu les deuxbras.»Et à cela on répond intérieurement : « Eh ! oui, tout cela est vrai ; mais vous nelaissez pas dêtre amoureux. Vous dites vos réflexions; elles sont justes, ellessont vraies, elles font votre tourment : mais vous ne laissez pas dêtre amou-reux. Vous êtes tout plein de raison ; mais lamour estplus fort que toutes lesraisons; vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et vous êtes amoureux. »Si vous conduisez à cette extrémité M. de Vence 2 , je vous prie, ma fille, quejen sois la confidente ; en attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréablecommerce : cest un prélat dun esprit et dun mérite distingués ; cest le plusbel esprit de son temps : vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; ilexcelle en tout ; il mérite que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisam-ment cette dame qui aimoit à faire tourner la tête à des moines ; ce serait unebien plus grande merveille delà faire tournera M. de Vence, lui dont la têteest si bonne, si bien faite et si bien organisée : cest un trésor que vous avez enProvence, profitez-en ; du reste, sauve qui peut.

Je vous défends, ma chère enfant, de menvoyer votre portrait : si vous êtesbelle, faites-vous peindre ; mais gardez-moi cet aimable présent pour quandjarriverai ; je serais fâchée de le laisser ici. Suivez mon conseil, et recevezen attendant un présent passant tous les présents passés et présents ; car cenest pas trop dire : cest un lour de perles de douze mille écus ; cela est un peufort, mais il ne lest pas plus que ma bonne volonté. Enfin regardez-le, pesez-le, voyez comme il est enfilé, et puis dites-men votre avis : cest le plus beauque jaie jamais vu ; on la admiré ici. Si vous lapprouvez, quil ne vous tiennepoint au cou : il sera suivi de quelques autres ; car, pour moi, je ne suis pointlibérale à demi. Sérieusement, il est beau, et vient de lambassadeur de Venise,notre défunt voisin. Voilà aussi des pincettes pour cette barbe incomparable ; cesont les plus parfaites de Paris. Voilà aussi un livre que mon oncle de Sévigné 5

* L'amour de dIIacqueville pour une fille du maréchal de Gramont, qui était borgne.

3 Antoine Godeau, évêque de Vence. Ce prélat étoit alors fort âgé, et il mourut au moisdavril de cette même année.

3 Renaud de Sévigné sétait retiré à Port-Royal des Champs, il passa les dernières an-nées de sa vie dans les exercices de la plus haute piété. 11 v mourut le 10 mars 1676.

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