LETTRES DE MADAME DE SEYIGM.
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elle fait ; si elle n’étoit que borgne, vous ne seriez point si malheureuse.
Vous me demandez les symptômes de cet amour 1 : c’est premièrement unenégative vive et prévenante ; c’est un air outré d’indifférence qui prouve le con-traire ; c’est le témoignage des gens qui voient de près, soutenu de la voix pu-blique ; c’est une suspension de tout ce mouvement de la machine ronde ; c’estun relâchement de tous les soins ordinaires, pour vaquer à un seul ; c’est unesatire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux. « Vraiment il faudrait êtrebien fou, bien insensé : quoi, une jeune femme î voilà une bonne pratique pourmoi, cela me conviendrait fort ; j’aimerais mieux m’être rompu les deuxbras.»Et à cela on répond intérieurement : « Eh ! oui, tout cela est vrai ; mais vous nelaissez pas d’être amoureux. Vous dites vos réflexions; elles sont justes, ellessont vraies, elles font votre tourment : mais vous ne laissez pas d’être amou-reux. Vous êtes tout plein de raison ; mais l’amour estplus fort que toutes lesraisons; vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et vous êtes amoureux. »Si vous conduisez à cette extrémité M. de Vence 2 , je vous prie, ma fille, quej’en sois la confidente ; en attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréablecommerce : c’est un prélat d’un esprit et d’un mérite distingués ; c’est le plusbel esprit de son temps : vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; ilexcelle en tout ; il mérite que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisam-ment cette dame qui aimoit à faire tourner la tête à des moines ; ce serait unebien plus grande merveille delà faire tournera M. de Vence, lui dont la têteest si bonne, si bien faite et si bien organisée : c’est un trésor que vous avez enProvence, profitez-en ; du reste, sauve qui peut.
Je vous défends, ma chère enfant, de m’envoyer votre portrait : si vous êtesbelle, faites-vous peindre ; mais gardez-moi cet aimable présent pour quandj’arriverai ; je serais fâchée de le laisser ici. Suivez mon conseil, et recevezen attendant un présent passant tous les présents passés et présents ; car cen’est pas trop dire : c’est un lour de perles de douze mille écus ; cela est un peufort, mais il ne l’est pas plus que ma bonne volonté. Enfin regardez-le, pesez-le, voyez comme il est enfilé, et puis dites-m’en votre avis : c’est le plus beauque j’aie jamais vu ; on l’a admiré ici. Si vous l’approuvez, qu’il ne vous tiennepoint au cou : il sera suivi de quelques autres ; car, pour moi, je ne suis pointlibérale à demi. Sérieusement, il est beau, et vient de l’ambassadeur de Venise,notre défunt voisin. Voilà aussi des pincettes pour cette barbe incomparable ; cesont les plus parfaites de Paris. Voilà aussi un livre que mon oncle de Sévigné 5
* L'amour de d’IIacqueville pour une fille du maréchal de Gramont, qui était borgne.
3 Antoine Godeau, évêque de Vence. Ce prélat étoit alors fort âgé, et il mourut au moisd’avril de cette même année.
3 Renaud de Sévigné s’était retiré à Port-Royal des Champs, où il passa les dernières an-nées de sa vie dans les exercices de la plus haute piété. 11 v mourut le 10 mars 1676.
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