LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
isr.
A LA MtUfK
A Paris, mercredi 10 mars 167"2.
Vous me parlez de mon départ : ah! ma tille, je languis dans cet espoir char-mant; rien ne m’arrête que matante 1 , qui se meurt de douleur et d’hydropisie :elle me brise le cœur par l’état où elle est, et par tout ce qu’elle dit de tendreet de bon sens ; son courage, sa patience, sa résignation, tout cela est admira-ble. M. d’IIacqueville et moi, nous suivons son mal jour à jour : il voit moncœur et la douleur que j’ai de n’ctre pas libre tout présentement : je me con-duis par ses avis. Nous verrons entre ci et Pâques : si son mal augmente,comme il a fait depuis que je suis ici, elle mourra entre nos bras; si ellereçoit quelque soulagement, et qu’elle prenne le train de languir, je parti-rai dès que M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé est au déses-poir, aussi bien que moi ; nous verrons donc comme cet excès de mal setournera dans le mois d’avril : je n’ai que cela dans la tête. Vous ne sauriezavoir tant d’envie de me voir que j’en ai de vous embrasser : bornez votreambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus.
Mon fils me mande qu’ils sont misérables en Allemagne, et ne savent ce qu’ilsfont. 11 a été trcs-afftigé de la mort du chevalier de Grignan. Vous me demandez,ma chère entant, si j’aime toujours bien la vie : je vous avoue que j’y trouvedes chagrins cuisants ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je metrouve si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle, que si jepouvois re-tourner en arrière, je ne demanderois pas mieux. Je me trouve dans un enga-gement qui m’embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consen-tement; il faut quej’en sorte, cela m’assomme. Et commenten sortirai-je? paroù? par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition? souffrirai-je milleet mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? aurai-je un transport aucerveau? mourrai-je d’un accident? comment serai-je avec Dieu? qu’aurai-je àlui présenter? La crainte, la nécessité, feront-elles mon retour vers lui? n’au-rai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? Que puis-je espérer? suis-jedigne du paradis? suis-je digne de l’enfer? Quelle alternative! quel embarras!Rien n’est si fou que de mettre son salut dans l’incertitude ; mais rien n’est sinaturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée àcomprendre : je m’abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que
Henriette de Coulantes, marquise de la Trousse.