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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

le jour au chevalier de Grignan, et je ne mimagine pas quil puisse soute-nir cette porte sans perdre la raison : tous ceux quaimoit M. de Turennesont fort à plaindre.

Le roi disoit hier, en parlant des huit nouveaux maréchaux : « Si Gadagneavoit eu patience, il serait du nombre ; mais il sest retiré, il sest impatienté,cest bien fait. » On dit que le comte dEstrées cherche à vendre sa charge; ilest du nombre des désespérés de navoir point le bâton. Devinez ce que faitCoulanges ; il copie mot à mot, et sans sincommoder, toutes les nouvelles queje vous écris. Je vous ai mandé comme le grand maître 1 est duc; il nose seplaindre ; il sera maréchal de France à la première voiture ; et la manière dontle roi lui a parlé passe de bien loin lhonneur quil a reçu. Sa Majesté lui dit dedonner à Pomponne son nom et ses qualités; il répondit : « Sire, je lui don-nerai le brevet de mon grand-père ; il naura quà le faire copier. » Il faut luifaire un compliment. M. de Grignan en a beaucoup à faire, et peut-être des en-nemis ; car ils prétendent du Monseigneur, et cest une injustice quon ne peutleur faire comprendre.

Je reviens à M. de Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de Retz,lui dit : « Monsieur, je ne suis point un diseur ; mais je vous prie de croire sé-rieusement que sans ces affaires-ci, peut-être on a besoin de moi, je me re-tirerais comme vous ; et je vous donne ma parole que, si jen reviens, je nemourrai pas sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entrela vie et la mort. » Je tiens cela de dHacqueville, qui ne la dit que depuisdeux jours. Notre cardinal sera sensiblement touché de cette perte. Il me sem-ble, ma fille, que vous ne vous lassez point den entendre parler : nous sommesconvenues quil y a des choses dont on ne peut trop savoir de détails. Jem-brasse M. de Grignan : je vous souhaiterais quelquun à tous deux avec quivous pussiez parler de M. de Turenne.

Les Villars vous adorent ; Yillars est revenu, maisSaint-Géran et sa tète sontdemeurés : sa femme espérait quon aurait quelque pitié de lui, et quon leramènerait. Je crois que la Garde vous mande le dessein quil a de vous allervoir : jai bien envie de lui dire adieu pour ce voyage. Le mien, comme voussavez, est un peu différé : il faut voir leffet que fera dans notre pays la mar-che de six mille hommes commandés par deux Provençaux. Il est bien dur àM. de Lavardin davoir acheté une charge quatre cent mille francs pour obéirà M. de Forbin ; car enfmM. de Chaulnes conserve lombre du commandement.Madame de Lavardin et M. dHarouïs sont mes boussoles. Ne soyez point enpeine de moi, ma très-chère, ni de ma santé ; je me purgerai après le plein de

1 Le comte du Lude.