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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GAÉ
métier tout ce qui est arrivé du côté de l’Allemagne ; mais vous n’avez pas vula mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon tiré au hasard, qui le prendseul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la Providence, je vois cecanon chargé de toute éternité ; je vois que tout y conduit M. de Turenne, et jen’y trouve rien de funeste pour lui, en supposant sa conscience en bon état.One lui faut-il? Il meurt au milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvoitplusaugmenter; il jouissoit même, en ce moment, du plaisir de voir retirer lesennemis, et voyoit le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, àforce de vivre, l’étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif, principa-lement pour les héros, dont toutes les actions sont si observées. Si le comted’IIarcourt fût mort après la prise des îles Sainte-Marguerite ou le secoursde Casai, et le maréchal du Plessis-Prasliu après la bataille de Rethel, n’au-roient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne n’a point senti la mort:comptez-vous encore cela pour rien? Vous savez la douleur générale pourcette perte, et les huit maréchaux de France nouveaux.
Vaubrun a été tué à ce dernier combat, qui comble M. de Lorges de gloire ;il en faut voir la lin. Nous sommes toujours transis de peur, jusqu’à ce que noussachions ni nos troupes ont repassé le Rhin. Alors, comme disent les soldats,nous serons pêle-mêle, la rivière entre deux. La pauvre Madelone 1 est dansson château de Provence. Quelle destinée! Providence! Providence! Adieu,mon cher comte; adieu, ma très-chère nièce. Je fais mille amitiés à M. et amadame de Toulongeon : je l’aime fort, cette petite comtesse. Je ne fus pasun quart d’heure à Montelon que nous étions comme si nous nous fussionsconnues toute notre vie ; c’est qu’elle a de la facilité dans l’esprit, et que nousn’avions point de temps à perdre. Mon fils est demeuré en Flandre ; il n'irapoint en Allemagne. J’ai pensé à vous mille fois depuis tout ceci ; adieu.
A MADAME DE GR1GNAN
A Pai is, vendredi 9 août 1675.
Comme je ne vous écrivis qu’un petit billet mercredi, j’oubliai plusieurschoses que j’avois à vous dire. M. Boucherat me manda lundi au soir que M. lecoadjuteur avoit fait merveille à une conférence à Saint-Germain, pour les af-faires du clergé. M. de Condom etM. d’Agen me dirent la même chose à Ver-
* Madame de Sévigné donnait souvent ce nom à madame de Grignan.