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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
nue prospérité, parce que nous ne l’avons plus? Voyez ce que fait la perted’un seul homme. Ecoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens fortbelle : i l me semble que je lis l’histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant gé-néral de l’artillerie, lit donc arrêter M. de Turenne, qui avoit toujours galopé,pour lui faire voir une batterie; c’étoit comme s’il eût dit : Monsieur, arrêtez-vous un peu, car c’est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc,et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montrait cette batterie, et tue M. deTurenne. Le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à crier et àpleurer. « Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il : voyez, en lui montrant M. deTurenne roide mort, voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce qui estirréparable ; » et sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à pleu-rer cette grande perte. M. de la Rochefoucauld pleure lui-même, en admi-rant la noblesse de ce sentiment.
Le gentilhomme de M. de Turenne, qui étoit retourné et qui est revenu,dit qu’il a vu faire des actions héroïques au chevalier de Grignan; qu'il a été jus-qu’à cinq fois à la charge, et que sa cavalerie a si bien repoussé les ennemis,que ce fut cette vigueur extraordinaire qui décida du combat. M. de Boufflerset le duc de Sault ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de Lorges, qui parutneveu du héros dans cette occasion. Je reviens au chevalier de Grignan, etj’admire qu’il n’ait pas été blessé, à se mêler comme il a fait, et à essuyer tantde fois le feu des ennemis. Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. deTurenne; il écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, après luiavoir fait celui de lui ôter le plaisir d’être aimé et estimé d’un tel homme :il venoit de rhabiller à ses dépens tout un régiment anglois et l’on n’atrouvé que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est porté à Turenne ;plusieurs de ses gens et même de ses amis l’ont suivi. M. le duc de Bouillonest revenu ; le chevalier de Coislin, parce qu’il est malade ; mais le cheva-lier de Vendôme, à la veille du combat : voilà sur quoi on crie ; et toute labeauté de madame de Ludres ne l’excuse point.
A LA MEME
A Paris, lundi 12 août 1673.
Je vous envoie la plus belle et la meilleure relation qu’on ait eue ici depuisla mort de M. de Turenne ; elle est du jeune marquis de Feuquières à madame
1 C’était le régiment de Monmoutti,