LETTRES DE MADAME DE SÉVIGXÉ
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do l’affaire, qu’on venoil de lui dire qu’il avoitété tué, n’en a plus écrit un motni à la pauvre Sanzoi, ni à Coulanges 1 . Nous ne savons donc que mander àcette femme désolée ; il est cruel de la laisser dans cet état. Pour moi, je suisfrès-persuadée que son mari est mort : la poussière mêlée avec son sang l’auradéfiguré; on ne l’aura pas reconnu, on l’aura dépouillé; peut-être qu’il auraété tué loin des autres par ceux qui l’ont pris, ou par des paysans, et sera de-meuré au coin de quelque haie : je trouve plus d’apparence à cette tristedestinée qu’à croire qu’il soit, prisonnier et qu’on n’entende pas parler de lui.
Au reste, ma fille, l’abbé croit mon voyage si nécessaire, que je ne puis m’yopposer : je ne l’aurai pas toujours ; ainsi je dois profiter de sa bonne volonté.C’est une course de deux mois, car le bon abbé ne se porte pas assez bien pouraimer à passer là l’hiver. Il m’en parle d’un air sincère, dont je fais vœu d’êtretoujours la dupe : tant pis pour ceux qui me trompent. Je comprends que l’en-nui seroit grand pendant l’hiver; les longues soirées peuvent être comparées auxlongues marches pour être fastidieuses. Je ne m’ennuyois point cet hiver quejevous avois ; vous pouviez fort bien vous ennuyer, vous qui êtes jeune ; maisvous souvient-il de nos lectures? Il est vrai qu’en retranchant tout ce qui étoilautour de cette petite table, et le livre même, il ne seroit pas impossible de nesavoir que devenir : la Providence en ordonnera. Je retiens toujours ce quevous m’avez mandé: on se tire de l’ennui comme des mauvais chemins; on nevoit personne demeurer au milieu d’un mois, pour n’avoir pas le courage del’achever. C’est comme de mourir ! vous ne voyez personne qui ne sache se tirerde ce dernier rôle. II y a des choses dans vos lettres qu’on ne peut ni qu’on ne veutoublier. Avez-vous mon ami Corbinelli et M. de Vardes? Je le souhaite ; vousaurez bien raisonné, et, si vous parlez sans cesse des affaires présentes et deM. de Turenne, et que vous ne puissiez comprendre ce que tout ceci deviendra,en vérité vous êtes comme nous, et ce n’est point du tout que vous soyez en pro-vince. M. de Barillon soupa hier ici : on ne parla que de M. de Turenne; il enest véritablement très-affligé. Il nous contoitla solidité de ses vertus, combienil étoit vrai, combien il aimoit la vertu pour elle-même, combien par elle seuleil se trouvoit récompensé, et puis finit pas dire qu’on ne pouvoit pas l’aimer niêtre touché de son mérite sans en être plus honnête homme. Sa société eom-muniquoit une horreur pour la friponnerie et pour la duplicité qui mettoi t tousses amis au-dessus des autres hommes; dans ce nombre on distingua fort lechevalier, commeun de ceux que ce grand homme aimoit et estimoitle plus, etaussi comme un de ses adorateurs. Bien des siècles n’eo donneront pas un pareil.
1 Madame de Sanzei était sœur de M. de Coulanges, et M. de la Trousse était leur cousin
germain.