Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

245

prêter mon portrait, c’est-à-dire le vôtre, pour le porter chez madame deFontevrauld ; je le refusai rabutinement , et lui dis que je Pavois refusé àMademoiselle, et en même temps je le portai moi-même dans une petitechambre, où il fut placé et reçu avec tendresse et envie de me plaire. Jesuis sûre qu’on'ne l’en tirera pas : on sait trop bien ce que c’est pour moiipie cette charmante peinture ; et, si on vient le demander ici, on dira que jel’ai emporté. M. de Coulanges vous apprendra où il est. M. de Pomponne levoulut voir l’autre jour; il lui parloit et croyoit que vous deviez répondre,et qu’il y avoit de la gloire à votre fait : votre absence a augmenté la ressem-blance ; ce n’est pas ce qui m’a le moins coûté à quitter.

Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis, sa filleaînée, âgée de trente-neuf ans; je la vois d’ici. Que voulez-vous dire, que vousne narrez point bien? Il n’y a chose au monde si plaisamment contée, et per-sonne n’écrit si agréablement ; mais il faut pleurer d’être dans un pays où l’onporte le deuil si burlesquement. Je vous remercie de la peine que vous avezprise de narrer cette folie. C’est un style que vous n’aimez pas, mais il m’abien réjouie : M. de Coulanges vous en parlera. Il lut cet endroit en perfection.11 me semble que je n’ai plus rien à dire ; qu’on me mène aux Rochers, je ne-veux plus écrire : allons, l'abbé, c’est fait 1 : je vais partir, belle comtesse;adieu donc, ma très-chère comtesse :

Je vais partir, belle Hermione®.

Je vais exécuter ce que l’abbé m’ordonne;

Malgré le péril qui m’attend.

C’est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la Saône.

On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne en grandepompe. Le cardinal de Bouillon et madame d’Elbeuf vinrent hier me le propo-ser; mais je me contente de celui de Saint-Denis : je n’en ai jamais vu un sibon. N’admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et la face que pren-nent les affaires depuis que nous ne l’avons plus? Ah ! ma chère enfant, qu’il ya longtemps que je suis de votre avis! rien n’est bon que d’avoir une belle etbonne âme : on la voit en toutes choses comme au travers d’un cœur de cristal ;on ne se cache point. Vous n’avez point vu de dupes là-dessus; on n’a jamaispris longtemps l’ombre pour le corps ; il faut être, si l’on veut paroître.Le monde n’a point de longues injustices : vous devez être de cet avis pour

1 Parodie de ces vers de Corneille dans Polyeucte, acte IV, scène tv :

Qu’on me mène à la mort, je n’ai plus rien à dire,

Allons, gardes, oVsf fait.

® Parodie de l’adieu de Cadrnus.