LETTRES 1)E MADAME DE SEVIGNE
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nous éloignons encore ; et toutes nos admirations vont cesser : quand je songeque, dans votre dernière lettre, vous répondez encore à celle que je vous écrivisde la Silleraye, et qu’il y aura demain trois semaines que je suis aux Rochers,je comprends que nous étions déjà assez loin sans cette augmentation.
D’IIacqueville me dit qu’une fois la semaine c’est assez écrire pour desaffaires; mais que ce n’est, pas assez pour son amitié, et qu’il augmenteroitplutôt d’une lettre que d’en retrancher une. Vous jugez bien que, puisque lerégime que je lui avois ordonné ne lui plaît pas, je lâche la bride à toutes sesbontés, et lui laisse la liberté de son éeritoire : songez qu’il écrit de cette furieà tout ce qui est hors de Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste ; cesont les d'Hacqueville; adressez-vous à eux, ma fille, en toute confiance : leursbons cœurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l’esprit de les ménager ;j’en veux abuser : aussi bien, si ce n’est moi qui le tue, ce sera un autre. 11n’aime que ceux dont il est accablé : accablons-le donc sans ménagement.
Je voudras que vous vissiez de quelle beauté ces bois sont présentement.Madame de Tarente y fut hier tout le jour ; il faisoit un temps admirable. Ellenie parla fort de vous : elle vous trouve bien plus jolie que le petit ami 1 . Safille estinalade : elle en étoit triste ; je la mis en carrosse au bout de la grandeallée ; et, comme elle me prioit fort de me retirer, elle me dit : « Madame , vousme prenez-pour une Allemande. » Je lui dis : « Oui, madame, assurément, jevous prends pour une Allemande 2 : j’aurois plutôt obéi à madame votre belle-fille 3 . » Elle entendit cela comme une Françoise. Il est vrai que sa naissancedoit, ce me semble, donner une dose de respect à ceux qui savent vivre. Ellea un style romanesque dans ce qu’elle conte, et je suis étonnée que cela dé-plaise à ceux même qui aiment les romans. Elle attend madame de Chaulnes.M. de Chaulnes est à Rennes avec les Forbin et les Vins, et quatre millehommes : on croit qn’il y aura bien de la penderie. M. de Chaulnes y a étéreçu comme le roi ; mais, comme c’est la crainte qui a fait changer leur lan-gage, M. de Chaulnes n’oublie pas toutes les injures qu’on lui a dites, dont laplus douce et la plus familière étoit gros cochon, sans compter les pierres danssa maison et dans son jardin, et des menaces dont il paroissoit que Dieu seulempêchoit l’exécution ; c’est cela qu’on va punir. D’Hacqueville, de sa propremain, car ce n’est point dans son billet de nouvelles, qu’on pourroit avoircopié, me mande que M. de Chaulnes, suivi de ses troupes, est arrivé à Rennesle samedi 12 octobre. Je l’ai remercié de ce soin, et je lui apprends que M. dePomponne se fait peindre par Mignard ; mais tout ceci entre nous ; car savez-
1 Le porlrait en miniature de madame de Grignan.
2 Madame de Tarente était fille de Guillaume V, landgrave de Hesse Cassel,
' Madeleine de Créqui, duchesse de la Trémotiille.