278
LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
vos petits veux à force d’écrire? La maladie de Montgobert en est cause; jelui souhaite une bonne santé, et je sens Je chagrin que vous devez avoir del’état, où elle est. Je suis ravie que le petit enfant se porte bien : Villebruncdit qu’il vivra fort bien à huit mois, c’est-à-dire huit lunes passées.
Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps : nous avons le tempsde Provence; mais ce qui m’étonne, c’est que vous ayez le temps de Bre-tagne. Je jugeois que vous l’aviez cent fois plus beau, comme vous croyiezque nous l’avions cent fois plus vilain. J’ai bien profité de cette belle saison,dans la pensée que nous aurions l’hiver dans le mois d’avril et de mai, de sorteque c’est l’hiver que je m’en vais passer à Paris. Au reste, si vous m’aviez vuefaire la malade et la délicate dans ma robe de chambre, dans ma grande chaiseavec des oreillers, et coiffée de nuit, de bonne foi vous ne reconnoîtriez pascette personne qui se coiffoi t en toupet, qui mettoit son buse entre sa chair et sachemise, et qui ne s’asseyoit que surla pointe des sièges pliants : voilà sur quoije suis changée. J’oubliois de vous dire que notre oncle de Sévigné est mort hMadame de la Fayette commence présentement à hériter de sa mère. M. duPlessis-Guénégaud est mort aussi; vous savez ce qu’il faut faire à sa femme.
Corbinelli dit que je n’ai point d’esprit quand je dicte; et sur cela il nem’écrit plus. Je crois qu’il a raison : je trouve mon style lâche; mais soyezplus généreuse, ma fille, et continuez à me consoler de vos aimables lettres.Je vous prie de compter les lunes pendant votre grossesse ; si vous êtes accou-chée unjour seulement sur la neuvième, le petit vivra; sinon, n’attendez pointun prodige. Je pars mardi, les chemins sont comme en été, mais nous avonsune bise qui tuernesmains.il me faut du chaud, les sueurs nefontrien; je meporte très-bien du reste ; et c’est une chose plaisante de voir une femmeavec un très-bon visage, que l’on fait manger comme un enfant : on s’accou-tume aux incommodités. Adieu ma très-chère, continuez de m’aimer ; je nevous dis point de quelle manière vous possédez mon cœur, ni par combien deliens je suis attachée à vous. J’ai senti notre séparation pendant mon mal ; jepensois souvent que ce m’eût été une grande consolation de vous avoir. J’aidonné ordre pour trouver de vos lettres à Mali corne. J’embrasse le comte,c’est-à-dire je le prie de m’embrasser. Je suis entièrement à vous, et le bonabbé aussi, qui compte et calcule depuis le matin jusqu’au soir, sans rienamasser, tant cette province a été dégraissée.
« Renaud de Sévigné, mort à Port-Royal le 1B mars 1076. Voyez le Nécrologe de Port-Royal, page 115.