Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

288

LETTRES DE MADAME DE SÉVIRNÉ

chez elle. Je crois avoir déjà vu que le chanoine en a jusque- de la duchesse :vous voyez bien je mets la main. Je me suis reposé aujourdhui, et demainje commencerai à boire. M. de Saint-IIérem mest venu prendre ce matin pourla messe, et pour dîner chez lui. Madame de Brissacy est venue, on a joué : pourmoi, je ne saurois me fatiguer à mêler des cartes. Nous nous sommes promenésce soir dans les plus beaux endroits du monde ; et à sept heures la poule mouilléevient manger son poulet, et causer un peu avec sa chère enfant : on vous enaime mieux quand on en voit dautres. Jai bien pensé à cette dévotion que lonavoit ébauchée avec M. de la Vergne ; jai cru voir tantôt des restes de cette fa-buleuse conversion ; ce que vous men disiez lautre jour est à imprimer. Jesuis fort aise de navoir point ici mon bien bon; il y eût fait un mauvais per-sonnage : quand on ne boit pas, on sennuie; cest une billebaude 1 qui nestpas agréable, et moins pour lui que pour un autre.

On a mandé ici que Bouchain étoit pris aussi heureusement que Condé ; etquen core que le prince dOrange eût fait mine den vouloir découdre, on estfort persuadé quil nen fera rien : cela donne quelque repos ®. La bonne Saint-Géran ma envoyé un compliment de la Palisse. Jai prié quon ne me parlâtplus du peu de chemin quil y a dici à Lyon : cela me fait de la peine ; et, commeje ne veux point mettre ma vertu à lépreuve la plus dangereuse elle puissecire, je ne veux point recevoir cette pensée, quelque chose que mon cœur,malgré cette résolution, me fasse sentir. Jattends ici de vos lettres avec bien delimpatience; et pour vous écrire, ma chère enfant, cest mon unique plaisirquand je suis loin de vous ; et, si les médecins, dont je me moque extrêmement,me défendoient de vous écrire, je leur défendrais de manger et de respirer,pour voir comme ils se trouveraient de ce régime. Mandez-moi des nouvelles dema petite, et si elle saccoutume à son couvent ; mandez-moi bien des vôtres etde cellesdeM. de laGarde: dites-moi sil ne reviendra point cet hiver à Paris.Je ne puis vous dissimuler que je serais sensiblement affligée si, par ces mal-heurs et ces impossibilités qui peuvent arriver, jétois privée de vous voir. Lemot de peste que vous nommez dans votre lettre me fait frémir : je fa crain-drais fort de Provence. Je prie Dieu, ma fille, quil détourne ce fléau dun lieu il vous a mise. Quelle douleur que nous passions notre vie si loin lune delautre, quand notre amitié nous en approche si tendrement!

* Pour désordre; vieux mot qui nest plus dusage.

3 On a regardé comme une grande faute que les Français neussent pas donné la bataille.Louvois lempêcha : ses ennemis dirent quil voulait prolonger la guerre. La vérité est queLouis XIV voulait des succès certains : celui-ci ne létait pas, puisque le prince d'Orange lui-même eut envie dattaquer, et ne fut retenu que par les Espagnols.