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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
profaner une santé qui fait notre vie à tous ; car vous voulez bien, madame, queje parle en commun sur ce chapitre. Que vous êtes bien tous ensemble ! quevous êtes heureux de trouver dans votre famille ce que l’on cherche inutile-ment ailleurs, c’est-à-dire la meilleure compagnie du monde, et toute l’amitiéet la sûreté imaginables! Je le pense et, je le dis souvent, il n’y en a point unepareille.- Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous demande la grâce dem’aimer toujours ; je donne à ma fille le soin de vous dire comme je suis pourvous, et comme je vous trouve digne de toute la tendresse qu’elle a pour vous.
Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de Carnavalet. J’yserai dans un jour ou deux; mais, comme nous sommes très-bien chez M. etmadame de Coulanges, et que nous voyons clairement qu’ils en sont fort aises,nous nous rangeons, nous nous établissons, nous meublons votre chambre, etces jours de loisir nous ôtent tout l’embarras et tout le désordre du déloge-ment. Nous irons coucher paisiblement, comme on va dans une maison où l’ondemeure depuis trois mois. N’apportez point de tapisserie, nous trouverons icice qu’il vous faut : je me divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n’a-voir aucun chagrin, au moins en arrivant. Notre bon abbé m’a lait peur: sonrhume étoit grand; une petite lièvre. Je me figurais que si tout cela eût aug-menté, c’eût été une fièvre continue, avec une fluxion sur la poitrine ; mais,Dieu merci, il est considérablement mieux, et je n’ai plus aucune inquiétude.
Je reçois mille amitiés de madame de Vins. Je reçois des visites en l’air desRochefoucauld, des Tarante; c’est quelquefoisjdans la cour de Carnavalet, surle timon de mon carrosse. Je suis dansle chaos ; vous trouverez le démêlementdu monde et des éléments. Vous recevrez ma lettre d’Autry. Je serais plus fâ-chée que vous, si je passois un ordinaire sans vous entretenir. J’admire commeje vous écris avec vivacité, cl comme je hais d’écrire à tout le reste du monde.Je trouve, en écrivant ceci, que rien n’est moins tendre que ce que je dis :comment! j’aime à vous écrire! c’est donc signe que j’aime votre absence:voilà qui est épouvantable. Ajustez tout cela, et faites si bien, que vous soyezpersuadée que je vous aime de tout mon cœur.
AU COMTE DK BUSSY
A Livry, ce 5 nov-embre 1671.
Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles; ellessont encore toutes aux arbres, elles n’ont fait que changer de couleur: au