560
LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
son devoir à sa vie. Nous l’arrêtâmes l’année passée; et parce qu’elle croit seporter mieux à présent, je crains qu’elle ne nous échappe celle-ci. Je vis l’autrejour le bon P. Rapin; je l’aime, il me paroît un bon homme et un bon reli-gieux. 11 a lait un discours sur l’histoire et sur la manière de l’écrire, qui m’aparu admirable. Le P. Pouhours étoit avec lui ; l’esprit lui sort de tous côtés.Je lus bien aise de les voir tous deux. Nous fîmes commémoration de vous,comme d’une personne que l’absence ne fait point oublier. Tout ce que nousconnoissons de courtisans nous parurent indignes de vous être comparés, etnous mîmes votre esprit dans le rang qu’il mérite. Il n’y a rien de quoi je parleavec tant de plaisir.
Avez-vous lu la Vie du grand Théodose, par l’abbé Fléchier? Je la trouvebelle.
Vous savez toutes les nouvelles, mon cher cousin : que vous dirai-je 1 ? Lemoyen de raisonner sur ce qui est arrivé, non plus que sur les difficultés deBrandebourg, qui fait faire encore à bien des officiers un voyage en Alle-magne.
Mais que dites-vous de notre pauvre Corbinelli? Sa destinée le force à soute-nir un procès par pure générosité pour une de ses parentes 2 . Sa philosophie enest entièrement dérangée. Il est dans une agitation perpétuelle. Il y épuise sasanté et sa poitrine. Enfin c’est un malheur pour lui, dont tous ses amis sontau désespoir.
AU MÊME
A Paris, ce 27 juin 1671).
Je n’ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre, sinon queLivry, c’est mon lieu favori pour écrire. Mon esprit et mon corps y sont en paix,et, quand j’ai une réponse à faire, je la remets à mon premier voyage. Mais j’aitort, cela fait des retardements dont je veux me corriger. Je dis toujours que, sije pouvois vivre seulement deux cents ans, je deviendrais la plus admirable per-sonne du monde. Je me corrige assez aisément , et je trouve qu’en vieillissantmême j’y ai plus de facilité. Je sais qu’on pardonne mille choses aux charmesde la jeunesse, qu’on ne pardonne point quand ils sont passés. On y regardede plus près ; on n’excuse plus rien : on a perdu les dispositions favorables deprendre tout en bonne part; enfin, il n’est plus permis d’avoir tort; et dans cetle
1 Madame de Montespan avait perdu la faveur du roi, et la belle Fontanges l’avait ouverte-ment remplacée.
2 C’était une demoiselle Réville, nièce deM. de Corbinelli.