SCO
LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
voulez pas en abuser; mais il est certain que vous faites toujours, en quel-que façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme : jugez si je suissensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût à Dieu, ma fille, queje pusse vous revoir à Dhôtel de Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour yfaire pénitence, mais pour vous embrasser et vous faire voir clairement que jene puis être heureuse sans vous, et que les chagrins que l’amitié que j’ai pourvous m’a pu donner me sont plus agréables que toute la fausse paix d’une en-nuyeuse absence. Si votre cœurétoitun peu plus ouvert, vous ne seriez pas siinjuste : par exemple, n’est-ce pas un assassinat que d’avoir cru qu’on vouloitvous ôter de mon coiur, et sur cela me dire des choses dures? Et le moyen queje pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites qu’ils étoient fondés :c’étoit dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous aviez une conduite quiétoil plus capable de faire ce que vous craigniez (si c’étoit une chose faisable)que tous les discours que vous supposiez qu’on me faisoit. Ils étoient sur unautre ton; et, puisque vous voyiez bien que je vousaimois toujours, pourquoisuiviez-vous votre injuste pensée, et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard,de me faire connoître que vous m’aimiez? Je perdois beaucoup à me taire; j’é-tois digne de louanges dans tout ce que je croyois ménager, et je me souviensque deux ou trois fois vous m’avez dit le soir des mots quejen’entendois pointdu tout alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles injustices; parlez, éclair-cissez-vous : on ne devine pas; ne faites point comme disoit le maréchal deGramont, ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la gorge coupée, et quine le sentent pas. Il faut parler aux gens raisonnables ; c’est par là qu’on s’en-tend, et l’on se trouve toujours bien d’avoir de la sincérité : le temps vouspersuadera peut-être de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensible-ment engagée dans ce discours; il est peut-être mal à propos.
Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau : vous avez couché dans votrelit; mais je crains que vous n’ayez pas si bien dormi que ceux qui étoient sur lapaille. Je me réjouis avec le petit marquis du sot petit garçon qui étoit auprèsde lui; ce méchant exemple lui servira plus que toutes les leçons : on a fort en-vie, ce me semble, d’être le contraire de ce qui est si mauvais. Je n’ai pointdenouvelles de votre frère; que dites-vous de cet oubli? Je ne doute point qu’ilne brillote fort à nos états. Je fais tous vos adieux, et j’en avois déjà deviné unepartie. Je n’ai pas manqué d’écrire à madame de Vins; j’ai trouvé de la douceurà lui parler de vous. Elle m’a écrit dans le même-temps sur le même sujet, forttendrement pour vous, et très-fàchée de ne vous avoir point dit adieu. Je lui aimandé qu’elle étoit bien heureuse d’avoir épargné cette sorte de douleur. Quandnous nous reverrons, nous recommencerons nos plaintes. Je me suis repen tie dene vous avoir pas menée jusqu’à Melun en carrosse : vous auriez épargné la fa-