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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ

voulez pas en abuser; mais il est certain que vous faites toujours, en quel-que façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme : jugez si je suissensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût à Dieu, ma fille, queje pusse vous revoir à Dhôtel de Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour yfaire pénitence, mais pour vous embrasser et vous faire voir clairement que jene puis être heureuse sans vous, et que les chagrins que lamitié que jai pourvous ma pu donner me sont plus agréables que toute la fausse paix dune en-nuyeuse absence. Si votre cœurétoitun peu plus ouvert, vous ne seriez pas siinjuste : par exemple, nest-ce pas un assassinat que davoir cru quon vouloitvous ôter de mon coiur, et sur cela me dire des choses dures? Et le moyen queje pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites quils étoient fondés :cétoit dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous aviez une conduite quiétoil plus capable de faire ce que vous craigniez (si cétoit une chose faisable)que tous les discours que vous supposiez quon me faisoit. Ils étoient sur unautre ton; et, puisque vous voyiez bien que je vousaimois toujours, pourquoisuiviez-vous votre injuste pensée, et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard,de me faire connoître que vous maimiez? Je perdois beaucoup à me taire; jé-tois digne de louanges dans tout ce que je croyois ménager, et je me souviensque deux ou trois fois vous mavez dit le soir des mots quejenentendois pointdu tout alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles injustices; parlez, éclair-cissez-vous : on ne devine pas; ne faites point comme disoit le maréchal deGramont, ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la gorge coupée, et quine le sentent pas. Il faut parler aux gens raisonnables ; cest par quon sen-tend, et lon se trouve toujours bien davoir de la sincérité : le temps vouspersuadera peut-être de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensible-ment engagée dans ce discours; il est peut-être mal à propos.

Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau : vous avez couché dans votrelit; mais je crains que vous nayez pas si bien dormi que ceux qui étoient sur lapaille. Je me réjouis avec le petit marquis du sot petit garçon qui étoit auprèsde lui; ce méchant exemple lui servira plus que toutes les leçons : on a fort en-vie, ce me semble, dêtre le contraire de ce qui est si mauvais. Je nai pointdenouvelles de votre frère; que dites-vous de cet oubli? Je ne doute point quilne brillote fort à nos états. Je fais tous vos adieux, et jen avois déjà deviné unepartie. Je nai pas manqué décrire à madame de Vins; jai trouvé de la douceurà lui parler de vous. Elle ma écrit dans le même-temps sur le même sujet, forttendrement pour vous, et très-fàchée de ne vous avoir point dit adieu. Je lui aimandé quelle étoit bien heureuse davoir épargné cette sorte de douleur. Quandnous nous reverrons, nous recommencerons nos plaintes. Je me suis repen tie dene vous avoir pas menée jusquà Melun en carrosse : vous auriez épargné la fa-