Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
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LETTRES I)E MADAME DE SÉVKiNÉ

A LA MK AIE

A Livry, vendredi 22 septembre 1079.

Je pense toujours à vous; et, comme jai peu de distractions, je me trouveLien des pensées. Je suis seule ici : CorbinelliestàParis; mes matinées serontsolitaires. Il me semble toujours, ma fille, queje ne saurais continuer de vivresans vous. Je me trouve peu avancée dans cette carrière, et cest pour moi ml sigrand mal de ne vous avoir plus, que jen tire cette conséquence, quil ny arien tel que le bien présent, et quil est fort dangereux de saccoutumer àune bonne et uniquement bonne compagnie : la séparation en est étrange; je lesens, ma très-ebère, plus que vous navez le loisir de le sentir. Je suis déjà tropvivement touchée du désir extrême de vous revoir, et de la tristesse dune an-née dabsence ; cette vue en gros ne me paroît pas supportable. Je suis tous lesmatins dans ce jardin que vous connoissez; je vous cherche partout, et tous lesendroits je vous ai vue me font mal. Vous voyez bien que les moindres chosesde ce qui a rapport à vous ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je nevous entretiendrais pas deces sortes de foiblesses, dont je suisbienassuréequevous vous moquez, sans que la lettre daujourdhui est un peu sur la pointe desvents : je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles. Vous êtes à Lyonaujourdhui; vous serez à Grignan quand vous recevrez ceci. Jattends le récitde la suite de votre voyage depuis Auxerre. Jy trouve des réveils à minuit quime font autant de mal quà mesdemoiselles de Grignan. Et à quoi bon cette vio-lence, puisquon ne partoit quà trois heures? Cétoit de quoi dormir la grassematinée. Je trouve quon dort mal par cette voiture ; et, quoique je fusse prête àvous entretenir de tout cela, il me semble que, recevant cette lettre à Grignan,vous ne comprendriez plus ce que je voudrais vous dire en parlant de ce ba-teau ; cest ce qui fait que je vous parle de moi et de vous, ma chère enfant.

Mon fils ne me parle que de vous dans ses lettres, et de la part quil prend àla douleur quejai de vous avoir quittée. Il a raison, je ne maccoutumerai delongtemps à cette séparation, et cest bien moi qui dois dire : Rien ne peut ré-parer les biens que f ai per dus. Vos lettres aimables font toute ma consolation :je les relis souvent, et voici comme je fais. Je ne me souviens plus de tout cequi mavoit paru des marques déloignement et dindifférence; il me semble quecela ne vient point de vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et écrites,pour le véritable fonds de votre cœur pour moi. Êtes-vous contente, ma belle?