Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

56D

est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais douter de mes sentiments,puisque, de bonne foi, jai cette conduite?

Votre frère me paroît avoir tout ce quil veut, bon dîner, bon gîte et le reste 1 .Il a été plusieurs fois député de la noblesse vers M. de Chaulnes : cest une pe-tite honnêteté qui se fait aux nouveaux venus. Nous aspirerons une autre annéeà voir des effets de cette belle amitié de M. et de madame de Chaulnes. Le roinous a remis huit cent mille francs ; nous en sommes quittes pour deux millionsdeux cent mille livres : ce nest rien du tout. Adieu, ma très-chère et très-belle.Si lextrémité de lempereur 2 et de don Juan (dAutriche) 3 pouvoitvous satis-faire, on assure quils nen reviendront pas. Une reine qui porteroit une tête ,en Espagne, trouveroit une belle conjoncture pour se faire-valoir. On dit quellepleura excessivement en disant adieu au roi ; ils retournèrent deux ou trois foisaux embrassades et au redoublement des sanglots : cest une horrible chose queles séparations.

A LA MEME

A Paris. mercredi 27 septembre 1679.

Je suis venue ici un jour ou deux avec le bon abbé, pour mille petites affaires.Ah ! mon Dieu, ma très-aimable, quel souvenir que celui du jour de votre dé-part ! jen solennise souvent la mémoire ; je ne puis encore du tout en soutenirla pensée; on dit quil faut la chasser ; elle revient toujours. Il y ajustementaujourdhui quinze jours que je vous vovois et vous embrassois encore ; il mesemble que je ne pourrai jamais avoir le courage de passer un mois, et deuxmois, et trois mois, sans ma chère enfant. Ah ! ma fille, cest une éternité ! Jaides bouffées et des heures de tendresse que je ne puis soutenir. Quelle posses-sion vous avez prise de mon cœur, et quelle trace vous avez faite dans ma tête !Vous avez raison den être bien persuadée, vous ne sauriez aller trop loin ; necraignez point de passer le but : allez, allez, portez vos idées vous voudrez,elles niront pas au delà; et pour vous, ma fille, ah! ne croyez point que jaiepour remède à ma tendresse la pensée de nêtre pas aimée de vous : non, non,je crois que vous maimez, je mabandonne sur ce pied-, et jy compte sûre-ment. Vous me dites que votre cœur est comme je le puis souhaiter, et comme

* Vers de la Fontaine, fable des Beux Pigeons.

2 L'empereur Léopold I" ne mourut que le 5 mai I 705.

3 Don Juan dAutriche, tils naturel de Philippe IV, roi d'Espagne, mourut le 17 septem-bre 1079.