m
LETTRES DE MADAME DE SÊV1GNÉ
ment à la tentation de vous entendre discourir dans vos lettres, ce serait une• belle chose : je m’amuserais au plaisir de vous entendre conter le combat dupetit garçon, que vous réduisez en quatre lignes le plus plaisamment du monde.Vous dites que vous n’êtes pas forte sur la narration, et je vous dis, moi, qu’onne peut mieux abréger un récit. Je comprends que vous vous soyez divertie dece petit garçon, qui croit s’être battu à la rigueur. La sagesse du petit marquisme plaît. Vous me représentez fort bien les divers sentiments de mesdemoi-selles de Grignan, j’avois envie de les savoir. Ce que vous dites de Pauline estincomparable, aussi bien que l’usage que vous faites de votre délicatesse pouréviter les plaisirs du carnaval. Je n’oublierai jamais la hâte que vous avez devous divertir vitcmcnt, avalant les jours gras comme une médecine, pour voustrouver promptement dans le repos du carême. Vos personnes qualifiées aupluriel et au singulier vous soulagent beaucoup, et font très-bien leurs per-sonnages. Il ne faut pas douter que de vous entendre expliquer tout cela nesoit fort délicieux; mais cependant, ma fille, je chasse cette tentation par lapensée que rien ne vous est plus mauvais que d’écrire, et que vous retomberezdans un moment à la douleur dont vous sortez, qui est tout ce que nous avonsau monde à éviter. Je vous conjure donc, ma fille, de ne plus vous jouer àm’écrire autant que la dernière fois, si vous ne voulez pas que je réduise meslettres à une demi-page; car je vous jure, ma chère enfant, que ce soit unevengeance ou non, j’en userai ainsi pour vous faire voir que vous me forcezà rompre tout commerce : voyez si vous voulez me faire taire dans un tempsoù il y a tant à parler. J’embrasse M. de Grignan, puisque enfin, avec tant depeine et tant d’adresse, vous l’avez obligé à me pardonner; et je le prie, enfaveur de cette réconciliation, de prendre soin d’accourcir les lignes que jeveux de vous. Il me paroît que vous l’avez trompé, et Montgobert aussi, dansla quantité de celles que vous m’avez écrites; je vous demande tendrementde n’y plus retourner.
Vos raisonnements sur madame de Saint-Géran sont bien à propos; il y atrois semaines que madame de Buri est établie dans la place où vous croyiezmadame de Saint-Géran. Madame la Dauphine n’aura point de dames ; vousconnoissez sa dame d’honneur et ses dames d’atour, voilà tout. Il y a huit joursqu’elles sont parties avec toute la maison pour Schélestadt. Les filles le sontaussi; elles sont de grande naissance, sans nulle beauté extraordinaire : Laval,les Biron, Tonnerre, Rambures et la bonne Montchevreuil 1 à leurs trousses,ün laisse la sixième place à quelque Allemande, si madame la Dauphine enveut amener. Le roi caresse et traite si tendrement madame la princesse dé
1 Gouvernante des tilles d'honneur de madame la Dauphine.