Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

je noublierai jamais cette soirée. Hélas ! ma obère enfant, il ny a que vousqui ne me parliez point encore de cette perte; ah! cest lon connoîtencore mieux lhorrible éloignement : vous menvoyez des billets et descompliments pour lui ; vous navez pas envie que je les porte sitôt. M. deMarsillac aura les lettres de M. de Grignan avec le temps ; il ny eut jamaisune affliction plus vive que la sienne. Madame de la Fayette ne la pointencore vu. Quand les autres de la famille sont venus la voir, ça été un re-nouvellement étrange. M. le duc me parloit donc tristement-dessus. Nousentendîmes, après-dîner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe toujourscomme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à tra-vers contre ladultère : sauve qui peut, il va toujours son chemin. Nous re-vînmes avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Guénégaud et de Kermanétoient des nôtres : je les assurai fort quà moins dune Dauphine, jétoisservante, à mon âge et sans affaires, de ce bon pays-.

Madame de Vins, qui vouloit savoir des nouvelles de mon voyage, vint hierdîner joliment avec moi ; elle causa longtemps avec Corbinelli et la Mousse ; laconversation étoit sublime et divertissante ; Bussy ny gâta rien. Nous allâmesfaire quelques visites, et puis je la ramenai. Je vis mademoiselle de Méri, quine veut plus du tout de son bail ; elle sen prend à labbé, qui croyoit quemadame de Lassai étoit demeurée daccord de tout; il se défend fort bien,et maintient que ce logement est fort joli : cest une nouvelle tribulation.Vous nètes pas en état denvisager votre retour, vous êtes encore trop battusde loiseau, comme disoit labbé au reversis. Jespère quaprès quelquesmois de repos à Grignan vous changerez davis, et que vous ne trouverezpas quun hiver à Grignan soit une bonne chose à imaginer.

Pour mon fils, il est vrai que je trouve du courage ; je lui dis et redis toutesmes pensées; je lui écris des lettres que je crois qui sont admirables ; maisplus je donne de force à mes raisons, plusil pousse les siennes; et sa volontéparoît si déterminée, que je comprends que cest ce qui sappelle vouloirefficacement. Il y a un degré de chaleur dans le désir qui lanime, à quoi nuljeprudence ne peut résister : je nai pas sur mon cœur davoir préféré mesintérêts à sa fortune; je les trouverois tout entiers à le voir marcher avecplaisir dans un chemin je le conduis depuis si longtemps. Il se trompe danstous ses raisonnements, il est tout de travers : jai tâché de le redresser avecdes raisons toutes droites et toutes vraies, appuyées du sentiment de tous nosamis; etje lui dis enfin : « Mais ne vous défiez-vous de rien, quand vous voyezque vous seul pensez une chose que tout le monde désapprouve? » Il metlopiniâtreté à la place dune réponse, et nous revenons toujours à ménagerquau moins il ne fasse pas un marché extravagant. Adieu, ma très-chère;