LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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même des dérangements si considérables, que ce château, que nous trou-vions déjà si beau, ne sera pas reconnoissable. Voilà un commencement délune qui pourra nous ramener du beau temps, et me faire partir : je nesais point encore le jour. Je ne puis vous dire la douleur que me donne cesecond adieu : il me semble que je suis folle de m’éloigner encore de vous,et de mettre une distance de cent lieues par-dessus celle qui y est déjà. Jebais bien les affaires; je trouve qu’elles nous gourmandent beaucoup, etnous font aller et venir, et tourner à leur fantaisie. Je serai si affligée enpartant, qu’il ne tiendra qu’à ceux qui me verront monter en carrosse decroire que je les regrette beaucoup, car il me sera impossible de retenir meslarmes; cependant il faut s’en aller pour revenir.
Mademoiselle de Méri est dans votre petite chambre ; le bruit de cette portequi s’ouvre et qui se ferme, etla circonstance de ne vous y puint trouver, m’ontfait un mal que je ne puis vous dire. Tous mes gens font de leur mieux auprèsd’elle; et, si je voulois me vanter, je vous montrerois bien un billetqu’elle m’é-crivit l’autre jour, tout plein de remercîinents des secours que je lui donne;mais je suis modeste, je me contenterai de le mettre dans mes archives J’ai vumadame de Vins ; elle est abîmée dans ses procès. Nous causâmes pourtantbeaucoup, nous admirâmes cet étrange mélange des biens etdes maux, et l’im-possibilité d’être tout à fait heureuse. Vous savez tout ce que la fortune a soufflésur la duchesse de Fontanges ; voici ce qu’elle lui garde : une perte de sangsi considérable, qu’elle est encore à Maubuisson dans son lit avec la fièvre quis’y est mêlée; elle commence même à enfler; son beau visage estun peu bouffi. Leprieur de Cabrières ne la quitte pas ; s’il fait cette cure, il ne sera pas mal àla cour. Voyez si l’état où elle se trouve n’est pas précisément contraire au bon-heur d’une telle beauté. Voilà de quoi méditer, mais en voici.un autre sujet.
Madame de Dreux sortit hier de prison 1 ; elle fut admonestée , qui est unetrès-légère peine, avec cinq cents livres d’aumône. Cette pauvre femme a été unan dans une chambre où le jour ne venoit que d’un très-petit trou d’en haut,sansnouvelles, sans consolation. Sa mère, qui l’aimoit très-passionnément, quiétoit encore assez jeune et bien faite, et qu’elle aimoit aussi, mourut, il y a deuxmois, de la douleur de voir sa fille en cet état. Madame de Dreux, à qui on nel’avoit point dit, fut reçue hier à bras ouverts de son mari et de toute sa famille,qui l’allèrent prendre à cette chambre de l’Arsenal. La première parole qu’elledit, ce fut: « Et où est ma mère? etd’où vient qu’elle n’est pas ici? » M. de Dreuxlui dit qu’elle l’attendoit chez elle. Elle ne put sentir la joie de sa liberté, et de-mandoit toujours ce qu’avoit sa mère, et qu’il falloit qu’elle fût bien malade,
Impliquée dans l’affaire des poisons.