LETTRES DE MADAME DE SÉYIGNÉ
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ment en état île chanter. Je vous avouerai que j’ai grand besoin de vous tous;je ne connois plus ni la musique, ni les plaisirs; j’ai beau frapper du piedrien ne sort qu’une vie triste et unie, tantôt à ce triste faubourg, tantôt avecles sages veuves. M. de Grignan m’est bien nécessaire, car j’ai un coin de foliequi n’est pas encore bien mort.
Je vous ai parlé de la princesse de Tarente comme si j’avois reçu votrelettre. Je vous ai conté le mariage de sa lille : écrivez-lui, elle en sera fort aise,vous lui devez cette honnêteté; elle s’est toujours piquée de vous estimer et devous admirer. Elle vient à Titré ; elle me fera sortir de ma simplicité, pour mefaire entrer dans son amplification; je n’ai jamais vu un si plaisant style. Elleamusa le roi l’autre jour dans une promenade, en lui contant tout ce que jevous conterai quand je serai aux Rochers. "Voilà les nouvelles que vous recevrezde moi; mais aussi vous pourrez vous vanter qu’il ne se passera rien en Alle-magne, ni en Danemark, dont vous ne soyez parfaitement instruite.
Montgobert m’a mandé des merveilles de Pauline; laites-m’en parler; c’estune petite lille charmante, c’est la joie de toute votre maison. Mademoiselle duPlessis ne m’en fera point souvenir; ne vous ai-je pas dit qu’elle est affligée dela mort de sa mère? mais j’ai de bons livres et de bonnes pensées. Ne craignezpoint que j’écrive trop : je vous ai donné l’idée de la délicatesse de ma poi-trine. Je vous recommande la vôtre; faites-moi écrire, si vous aimez ma vie;profitez du temps et du repos que vous avez, amusez-vous à vous guérir toutà fait; mais il faut que vous le vouliez, et c’est une étrange pièce que notrevolonté. Celle de vos musiciens éloit bonne à ténèbres, mais vous les décriez,tantôt des musiciens sans musique , et puis une musique sans musiciens : j’ad-mire la bonté de M. le comte, de souffrir que vous en parliez si librement.
Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant. Sa serrure étoitbien brouillée 2 , mais je n’ai pas laissé d’attraper qu’il vous honore fort. Il m’aloué votre magnificence: il dit que vous êtes touj urs belle, mais triste et siabattue, qu’il est aisé de voir que vous vous contraignez. Il est charmé deM. de Berbisi, que je remercierai, quoique je sache bien que votre recomman-dation est la seule cause des services qu’il lui a rendus. Je doute que cet inten-dant retourne en Provence; à tout hasard, je lui conseilierois de laisser iciquatre ou cinq de ses dents. J’ai eu tant d’adieux, que j’en suis étonnée; vosamies, les miennes, les jeunes, les vieilles, tout a fait des merveilles. La maison
1 Allusion à ce mot de Pompée : « Car toutes et quantes fois que je frapperai du pied seu-lement la terre d’Italie, je ferai sourdir do toutes parts gens de guerre à pied et à cheval. #(Plutarque, traduction d’Amyot.)
* Façon de parler familière à madame de Sovigné et.à madame de Grignan, pour exprimerl’embarras que certaines gens mettent dans leurs discours.