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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉYIGNÉ

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ment en état île chanter. Je vous avouerai que jai grand besoin de vous tous;je ne connois plus ni la musique, ni les plaisirs; jai beau frapper du piedrien ne sort quune vie triste et unie, tantôt à ce triste faubourg, tantôt avecles sages veuves. M. de Grignan mest bien nécessaire, car jai un coin de foliequi nest pas encore bien mort.

Je vous ai parlé de la princesse de Tarente comme si javois reçu votrelettre. Je vous ai conté le mariage de sa lille : écrivez-lui, elle en sera fort aise,vous lui devez cette honnêteté; elle sest toujours piquée de vous estimer et devous admirer. Elle vient à Titré ; elle me fera sortir de ma simplicité, pour mefaire entrer dans son amplification; je nai jamais vu un si plaisant style. Elleamusa le roi lautre jour dans une promenade, en lui contant tout ce que jevous conterai quand je serai aux Rochers. "Voilà les nouvelles que vous recevrezde moi; mais aussi vous pourrez vous vanter quil ne se passera rien en Alle-magne, ni en Danemark, dont vous ne soyez parfaitement instruite.

Montgobert ma mandé des merveilles de Pauline; laites-men parler; cestune petite lille charmante, cest la joie de toute votre maison. Mademoiselle duPlessis ne men fera point souvenir; ne vous ai-je pas dit quelle est affligée dela mort de sa mère? mais jai de bons livres et de bonnes pensées. Ne craignezpoint que jécrive trop : je vous ai donné lidée de la délicatesse de ma poi-trine. Je vous recommande la vôtre; faites-moi écrire, si vous aimez ma vie;profitez du temps et du repos que vous avez, amusez-vous à vous guérir toutà fait; mais il faut que vous le vouliez, et cest une étrange pièce que notrevolonté. Celle de vos musiciens éloit bonne à ténèbres, mais vous les décriez,tantôt des musiciens sans musique , et puis une musique sans musiciens : jad-mire la bonté de M. le comte, de souffrir que vous en parliez si librement.

Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant. Sa serrure étoitbien brouillée 2 , mais je nai pas laissé dattraper quil vous honore fort. Il maloué votre magnificence: il dit que vous êtes touj urs belle, mais triste et siabattue, quil est aisé de voir que vous vous contraignez. Il est charmé deM. de Berbisi, que je remercierai, quoique je sache bien que votre recomman-dation est la seule cause des services quil lui a rendus. Je doute que cet inten-dant retourne en Provence; à tout hasard, je lui conseilierois de laisser iciquatre ou cinq de ses dents. Jai eu tant dadieux, que jen suis étonnée; vosamies, les miennes, les jeunes, les vieilles, tout a fait des merveilles. La maison

1 Allusion à ce mot de Pompée : « Car toutes et quantes fois que je frapperai du pied seu-lement la terre dItalie, je ferai sourdir do toutes parts gens de guerre à pied et à cheval. #(Plutarque, traduction dAmyot.)

* Façon de parler familière à madame de Sovigné et.à madame de Grignan, pour exprimerlembarras que certaines gens mettent dans leurs discours.