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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

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abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions riches à jamais. « Ah! monami, vous voilà bien chargé! combien apportez-vous? Monsieur, dit-il enrespirant à peine, je crois quil y a bien ici trente francs. » Cétoient tous lesdoubles 1 de France qui se sont réfugiés dans cette province avec les cha-peaux pointus, et qui abusent ainsi de notre patience.

Vousmavcz fait un grand plaisir de parler de Montgobert. Je crus bien quece que je vous mandois sur son sujet étoit inutile, et que votre bon esprit auroittout apaisé. Cest ainsi que vous devez toujours faire, ma fille, malgré tous leschagrins passagers. Le fond de Montgobert est admirable pour vous ; le resteest, un effet du tempérament indocile et trop brusque. Je fais toujours ungrand honneur aux sentiments du cœur; on est quelquefois obligé de souffrirles circonstances et dépendances de lamitié, quoiquelles ne soient pas agréa-bles. Jenverrai un de ces jours à Montgobert de méchantes causes à soutenir àRochecourbière : puisquelle a ce talent, il faut lexercer. Vous aurez M. deCoulanges, qui sera un grand acteur. Il vous contera ses espérances ; je ne lessais pas. Il craint tant la solitude, quil ne veut pas môme écrire aux gens qui ysont. Grignan est tout propre à le charmer : il en charmeroit bien dautres. Jen'ai jamais vu une si bonne compagnie; elle fait lobjet de mes désirs : jypense sans cesse dans mes allées, et je relis vos lettres en disant, comme àLivry : « Yoyons et revoyons un peu ce que ma fille me disoit, il y a huit ou neufjours ; car enfin cest elle qui me parle, et je jouis ainsi de cet art ingénieux depeindre la parole et de parler aux yeux 2 , » etc. Vous savez bien que ce ne sontpas les bois des Rochers qui me fout penser à vous : je nen suis pas moinsoccupée au milieu de Paris; cest le fond et le centre; tout passe, tout glisse,tout est par-dessus ou à côté, et ne fait que de légères traces à mon cerveau.Jai oublié mon Agnès; elle est pourtant jolie; son esprit a un petit air de pro-vince. Celui de madame de Tarente est encore dans le grand air. Les cheminsde Vitré ici sont devenus si impraticables, quon les fait raccommoder parordre du roi et de M. de Chaulnes; tous les paysans de la baronnie y serontlundi. Adieu, ma très-chère : quand je vous dis que mon amitié vous est inu-tile, ne comprenez-vous point bien comme je lentends, et mon cœur etmon imagination me portent? Pensez-vous que je sois bien contente du peudusage que je fais de tant de bonnes intentions? Dites-moi si vous ne mettrezpoint la petite dAix avec sa tante, et si vous ôterez Pauline davec vous. Cestun prodige que cette petite : son esprit est sa dot; voulez-vous la rendre unepersonne toute commune? Je la mènerais toujours avec moi, jen ferais mon

1 Le double valait deux deniers, et six doubles faisaient un sou. L'argent était rare en Bre-tagne.

4 Vers de iîrébeuf.