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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DK MADAME DE SÉVIG.

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exemple ; elle sen retourne chez M. le marquis de la Roehe-Giffard, d ellevenoit; elle a son équipage; elle ne parle que de lui. La scène est à vingtlieues dici, mais cela ne lembarrasse pas. Votre bon cousin ne laisse pasde ladorer, et dadorer aussi M. le marquis. On parleroit longtemps-des-sus; les choses singulières me réjouissent toujours. Je vous assure que je lustort touchée du plaisir de voir partir ce train. Jétois dans mon lit; mais jefus très-bien instruite du bruit du départ; je ne souhaite point quil mevienne dautres visites : jai mille petites choses à faire, et jai à lire, car il nefaut point parler de lire avec cette compagnie-.

Je men vais reprendre mes conversations toutes pleines de votre père (Des-cartes'. Mais une bonne fois, ma très-chère, mettez un peu votre nez dans lelivre de la Prédestination des Saints, de saint Augustin, et du Don de la,per-sévérance : cest un fort petit livre, il finit tout. Vous y verrez dabord commeles papes elles conciles renvoient à ce Père, quils appellent le docteur de lagrâce : ensuite les lettres des saints Prosper et Hilaire, il est fait mentiondes difficultés de certains prêtres de Marseille, qui disent tout comme vous;ils sont nommés Semipélagiens 1 . Voyez ce que saint Augustin répond à cesdeux lettres, et ce quil répète cent fois. Le onzième chapitre du Don de lapersévérance me tomba hier sous la main; lisez-le, et lisez tout le livre, ilnest pas long; cest jai puisé mes erreurs; je ne suis pas seule, cela meconsole; et, en vérité, je suis tentée de croire quon ne dispute aujourdhuisur cette matière avec tant de chaleur que faute de sentendre.

Je serais fort heureuse dans ces bois, si javois une feuille qui chantât. Ah !la jolie chose quune feuille qui chante! et la triste demeure quun bois lesfeuilles ne disent mot, et les hiboux prennent la parole! Je suis une ingrate,ce n'est que les soirs, et jy entends mille oiseaux tous les matins. Vous nenavez point vous êtes, et vous ne faites quobserver, comme vous disiezlautre jour, de quel côté vient le vent; votre terrasse doit être une fort bellechose : jy suis souvent avec vous tous, et mon imagination sait bien voustrouver dans cette belle et grande princ.pauté.

Il me paraît que mon fils est à Fontainebleau, sans être à la cour. On memande de plusieurs endroits quil est toujours dans une grande grande maison, il paraît quil se trouve bien, puisquil nen sort point. Vous savez que cenest pas ainsi quon fait sa cour; on ridiculise cette conduite fort aisément.Voilà le voyage de Flandre assuré; si les dauphins (les gendarmes) y vont,cest une dépense à qüoi lon ne sattendoitpas.

1 Le concile dOrange, tenu eu 529, condamna les erreurs des semipélagiens. Ces hérétiquescrovaient que lhomme pouvait, par ses propres forces, mériter la foi et la première grâce né-cessaire pour le salut.