LETTRES DE MADAME DE SEVIGAÉ
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cousine veut. Eilemc témoigna l’autre jour qu’elle savoit en gros les malheursdémon fils, et qu’elle eût bien voulu en savoir davantage. Je me tins obligéede cette curiosité, et je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi que deplusieurs autres choses.
Voilà ce qui s’appelle vivre avec les vivants : mais, quand on ne peut jamaisrien dire qui ne soit repoussé durement ; quand on croit avoir pris les tours lesplus gracieux, et que toujours ce n’est pas cela, c’est tout le contraire, qu’ontrouve toutes les portes fermées sur tous les chapitres qu’on pourrait traiter ;que les choses les plus répandues se tournent en mystère ; qu’une chose avéréeest une médisance et une injustice; que la défiance, l’aigreur, l’aversion, sontvisibles et sont mêlées dans toutes les paroles ; en vérité, cela serre le cœur, etfranchement cela déplaît un peu. On n'est point accoutumée à ces cheminsraboteux ; et quand ce ne seroit que pour vous avoir enfantée, on devrait espé-rer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j’ai souvent éprouvé cesmanières si peu honnêtes ; ce qui fait que je vous en parle, c’est que cela estchangé, et que j’en sens la douceur. Si ce retour pouvoit durer, je vous jureque j’en aurais une joie sensible, mais je vous dis sensible ; il faut me croirequand je parle, je ne parle pas toujours. Ce n’a point été un raccommodement,c’est un radoucissement de sang, entretenu par des conversations douces etassez sincères, et point comme si on revenoit toujours d’Allemagne. Enfin jesuis contente, et je vous assure qu’il faut peu pour me contenter : la privationdes rudesses me tiendrait lieu d’amitié en un besoin ; jugez ce que je sentiraisi vous pouvez faire que l’honnêteté, la douceur, une superficie de confiance,la causerie, et tout ce qu’on a enfin avec ceux qui savent vivre, puisse être dé-sormais établi entre elle et moi. Je trouve que la froideur et l’indifférence sontbien marquées entre M. de la Garde et vous, par l’affectation de ne pointvenir à Grignan quand vous êtes seule, et par celle de prier toute la familled’aller à la Garde, hormis vous. Je suis très-fàcliée de cette séparation, aprèsavoir été si bien et si agréablement ensemble : nous en parlerons.
Vous me parlez de la campagne comme d’une solitude : oui Livry, oui lesRochers ; mais Grignan, je ne vous le passerai jamais sous ce nom ; c’est unecour, c’est un mouvement perpétuel, et vous vous reposerez ici. J’approuvefort les fêtes et les jours gras dans notre forêt : vous savez comme j’en usail’année passée. Il me semble que M. de Vendôme abuse bien de votre patience ;il s’amuse et se divertit partout. Vous ne savez point encore si M. de Grignansera nécessaire à cette première assemblée ; mais ce qui est assuré, c’est que,s’il est obligé d’y être, vous ne devez pas l’attendre, quelque différence qu’il yait entre venir seule ou être conduite par lui : l’inconvénient seroit encore plusgrand d’avoir à craindre le mauvais temps et les mauvais chemins. Nous faisons