LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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vrai, mon très-cher, jusqu’à ce que tous ayez épousé mademoiselle de Mauron,vous avez été prêt à vous pendre; vous ne pouviez mieux faire, mais attendonsla fin. Toutes ces belles dispositions de sa jeunesse, qui faisoient dire à ma-dame de la Fayette qu’elle n’en auroit pas voulu pour son fils avec un million,s’étoient heureusement tournées du côté de Dieu; c’étoit son amant, c’étoitl’objet de son amour : tout s’étoit réuni à cette unique passion. Mais, commetout est extrême dans celte créature, sa tête n’a pu soutenir l’excès de zèle et del’ardente charité dont elle étoit possédée; et, pour contenter ce cœur de Made-leine, elle a voulu profiter des bons exemples et des bonnes lectures de la vie dessaints Pères du désert, et des saintes pénitentes. Ellea voulu être le donQuichottede ces admirables histoires; elle partit, il y a quinze jours, de chez elle à quatreheures du matin, avec cinq ou sixpistolesetunpetitlaquaîs.Elle trouva danslefaubourg une chaise roulante; elle monte dedans, et s’en vaà Rouen toute sèule,assez déchirée, assez barbouillée, de crainte de quelque.mauvaise rencontre.Elle arrive à Rouen ; elle fait son marché de s’embarquer dans un vaisseau q«iva aux Indes : c’est là où Dieu l’appelle, c’est où elle veut faite pénitence;c’est où elle a vu, sur la carte, les endroits qui l’invitent à finir sa vie sous lesac et sur la cendre; c’est là où l’abbé Zozime 1 la viendra communier quandelle mourra. Elle est contente de sa résolution ; elle voit bien que c’est juste-ment cela que Dieu demande d’elle. Elle renvoie le petit laquais en son pays ;elle attend avec impatience que le vaisseau parte : il faut que son bon ange laconsole de tous les moments qui retardent son départ. Elle a saintement oubliéson mari, sa fille, son père et toute sa famille ; elle dit à toute heure :
Çà, courage, mon cœur, point de foiblesse humaine.-
Il paroît qu’elle est exaucée, elle touche au moment bienheureux qui la sé.pare pour jamais de notre continent; elle suit laloi de l’Évangile, elle quittetout pour suivre Jésus-Christ. Cependant on s’aperçoit dans sa maison qu’ellene revient point dîner; on va aux églises voisines : elle n’y est pas ; on croitqu’elle viendra le soir : point de nouvelles ; on commence à s’étonner, ondemande à ses gens : ils ne savent rien ; elle a un petit laquais avec elle : ellesera sans doute à Port-Royal des Champs; elle n’y est pas. Où pourra-t-elleêtre? On court chez le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas : le curé dit qu’il aquitté depuis longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant toute pleinede pensées extraordinaires et de désirs immodérés de laThébaïde, comme ilest homme tout simple et tout vrai, il n’a point voulu se mêler de saconduite-
* Fameux solitaire du sixième siècle, qui venait communier tous les ans sainte Marie Egy-ptienne, la nuit du jeudi au vendredi saint, dans un désert sur les bords du Jourdain.
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