LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
-49 i
de tout mon cœur; je vous demande une amitié toute des meilleures pourM. de Pellisson : vous me répondrez de scs sentiments. Je porte à mon fds vosConversations l , je veux qu’il en soit charmé, après en avoir été charmée.
A MADAME DK GRIGAAN/
A Étampes, ce mercredi 13 septembre 1684.
Vous croyez bien, ma chère belle, que, malgré tous vos excellents conseils,je me suis trouvée, en vous quittant, au milieu de mille épées, dont on se blesse,quelque soin qu’on prenne de les éviter. Je n’osois penser, jen’osois pronon-cer une parole; je trouvois partout une sensibilité si vive, que mon étatn’étoitpas soutenable. J’ai vécu de régime, selon vos avis : enfin, je fais tout dumieux que je puis ; je me porte très-bien, j’ai dormi, j’ai mangé, j’ai vaqué aubien bon, et me voilà. J’ai fait répéter les raisons de mon voyage, je les aitrouvées si fortes, que j ’ai reconnu ce qui avoit formé ma résolution ; mais, commela douleur de vous quitter me les avoit un peu effacées, j’ai besoin encorequ’elles me servent pour soutenir votre absence avec tranquillité ; je n’en suispoint encore là, je suis agitée de l’envie de vous retrouver : n’oubliez pas ceque vous m’avez dit là-dessus.
Je suis ravie de songer que vous êtes à Versailles. Je crois que la diversité desobjets vous aura soutenue, mieux que n’ont fait à mon égard ceux de Chartresctd’Étampes. J’espère que votre voyage sera heureux; comment pourroit-onvous refuser? Je vous recommande votre santé : c’est une grande consolationpour moi que de songer à ces bonnes petites joues que je vous ai laissées ; con-servez-les-moi. En vérité, je n’ose appuyer sur rien, tout me fait mal ; c’estune plaisante chose à une substance qui pense, que de n’oser penser. Je remer-cie les beaux yeux de mademoiselle d’Alerac 2 des larmes qu’ils ont répanduespour moi; mais, mon Dieu ! quels remercîmenls n’aurois-je point aussi à vousfaire de tant de tendresse, de tant de douleurl Ah! il faut passer cela bien vite.Croyez, en un mot, que mon cœur est à vous, que tout vous y cède et vous ylaisse régner souverainement.
1 Ouvrage de mademoiselle de Scudéri.
- La seconde des demoiselles de Grignan du premier lit.