Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE \! \Il \M E DE SÉVtGNÉ

511

où vous paraissez contente de lui : vous dites toujours tout ce qui peut sedire de mieux, et vous êtes si aimable, que je ne puis trop sentir la douleurd’ètrc éloignée de vous. Ce que nous envisageons encore nous fait peur : vouscroyez bien que cette peine n’est pas moindre pour moi que pour vous ; maisil faut que je trouve du courage. Un séjour trop court me seroit inutile; ceserait toujours à recommencer : il faut avaler toute la médecine.

Voici ce qui me tient lieu de vos douze mille francs; c’est qu’étant ici, oùje ne dépense rien, et mon fil s se trouvant trop heureux de me payer decette sorte, j’envoie à Paris mon revenu ; sans cela qu’aurai-je fait? Vous necomprenez que trop bien ce que je vous dis; mais j’y ai pensé mille fois.Qu’auriez-vous fait vous-même sans le secours que vous avez eu ? Vous devezêtre assez près de votre compte présentement ; on est bientôt venu de Lyonà Paris par le temps qu’il fait. Le retour de M. de Grignan doit finir la des-tinée de mademoiselle d’Alerac. Il n’a tenu qu’à elle, ce me semble, de cou-per l’herbe sous le pied de mademoiselle de la Valette ; ce Laurière n’étoit-ilpas proposé par madame d’Uzès?

J’approuve bien de supprimer les étrennes ; c’est de l’argent jeté. Cellesque vous me donnerez, ma chère comtesse, sont inestimables, et viennentd’un cœur qu’on ne peut trop aimer ni admirer. Je suis si persuadée de lasincérité de vos souhaits pour ma santé et pour ma vie, que je ménage l’uneet l’autre comme un bien qui est à vous et que je ne puis altérer sans vousfaire une injure. 11 y a bien peu de gens dans le monde de qui une mère puisseavoir cette persuasion ; vous voyez donc, ma chère enfant, que vous ne perdezrien de vos héroïques et tendres sentiments. Il vous faudrait vraiment centmille écus, comme au comte de Fiesque 1 ; mais ce ne seroit pas encore assez.Je mandois l’autre jour que je plaindrais plus le comte de Fiesque quand illes auroit que je ne le plains quand il esta pied enveloppé dans son honnêtepauvreté.

Vous me dites une étrange aventure de Termes; la vie de cet homme estune extraordinaire chose. On me mande pourtant que le roi n’a pas trouvébon qu’on ait répandu ce bruit' 2 . Je vous prie de voir quelquefois cette du-chesse de Chaulnes : comme elle n’est point versée dans l’amitié, elle a toutela ferveur d’une novice, et me mande qu’elle ne cherche que les gens avecqui elle peut parler de moi ; qu’elle alloit chez madame de la Favette, et

1 Jean-Louis-Marie, comte de Fiesque, à qui le roi fit payer par les Cxénois cent mille écuspour les prétentions qu’il avait contre eux.

- La voix publique désignait le marquis do Termes comme l’auteur de couplets malins quicirculaient sur les principaux personnages de la cour. On sait que le prince de Conti se vengeade ces couplets en faisant bâtonner M. de Termes.