LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ 017
près un homme comme celui-là, Le moyen d’écouter ceux que vous avez? Celafait tort à la religion.
Je laisse là ma lettre, j’y ajouterai ce soir quatre lignes; je m’en vais àténèbres, et de là à Saint-Paul.
Me voilà revenue, ma chère enfant, et je vous quitte, en vous priant de vousbien reposer, et de faire jaser Pauline si vous avez envie de répondre à mescauseries : sans cela, laissez-les tomber; écrivez-moi en petit volume, et por-tez-vous bien ; c’est, tout ce que je désire.
A LA MÊME
A Pari?, mercredi, un peu tard. 13 avril 1689.
Non-seulement, ma chère fille, nous ne sommespas parties ce matin, maisnous ne partons pour la Bretagne que dans douze jours, à cause d’un voyage deNantes que fait M. de Chaulnes. Madame sa femme est donc venue ce matinme demander si je veux bien aller passer dix jours à Chaulnes avec elle, oubien qu’à jour nommé nous nous trouvions à Rouen, pour aller en Bretagne parCaen : je n’ai pas balancé; je suis tellement en l’air et tellement partie deParis, que je m’en vais me reposer à Chaulnes; madame de Kerman pense domême. Ainsi, voilà qui est fait, nous partons demain pour aller à Chaulnes.
Mais vous, ma chère belle, vous voilà à Grignan ; j’entre dans vos inquiétudeset je les sens. Vous aviez grand’peur qu’il n’v eût point de guerre; et voussongiez dans quel endroit de l’Europe vous seriez obligée d’envoyer votre en-fant. La Providence s’est bien moquée de vos pensées; toute l’Europe est enfeu : vous n’aviez pas songé au prince d’Orange, qui est l’Attila de ce temps.
On dit aujourd’hui une grande nouvelle, et qui feroit une grande diversion :le roi de Pologne déclarant la guerre à l’Empereur, par vingt sujets de plainte,et le Turc n’ayant point fait la paix, les bords du Rhin ne seroient pas fort àcraindre. Enfin, ma fille, tout est en l’air, tout est entre les mains de Dieu.Ce petit garçon, déjà tout accoutumé au métier, tout instruit, tout capable,ayant vu trois sièges avant dix-sept ans : voilà ce que vous ne pensiez pas,mais ce que Dieu vovoit de tonie éternité. Dites-moi ce que c’est que la vocationde Pauline.
Adieu, ma très-aimable : songez que vous êtes une femme forte, que si vousn’aviez la guerre vous l’iriez chercher, que Dieu conserve votre fils, qu’il estentre ses mains, et que vous devez espérer de le revoir en bonne santé : songez
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