LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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point en Bretagne? » Je tous répondrai : « Ma fille, nous irons ; mais, commeM. de Chaulnes 11 e sera que le 9 du mois prochain à Rennes, nous avons dutemps, et nous ne partirons d’ici que dans deux jours. » Ce retardement neme fait point de mal; je prends d’ici mes mesures pour aller à Nantes aumois de juin ou de juillet. Je n’espère aucune véritable joie dans tout cetemps, puisque je ne vous verrai point. Ainsi je vis au jour la journée, at-tendant et regardant du coin de l’œil un autre temps, dont Dieu est le maître,comme de toutes les autres choses de ce monde. Mais je pense fort souventà votre santé, à votre tête, à cet air impétueux qui vous mange : vous admirezla bonté des murailles de votre château, et moi, j’admire la vôtre de vouloirbien vous exposer à cette violence.
Adieu, ma très-chère; madame de Chaulnes et madame de Kerman vous fontmille compliments. Nous lisons; j’ai la VieduduccTÊpernon 1 , qui tient pres-que un siècle; elle est fort amusante. Je vous aime, je vous embrasse; il nem’est pas possible de vous dire avec quelle tendresse et avec quelle sensibilité.
A LA MÊME
À Pecquigny, samedi 50 avril 1689.
Si j’en crois le vent, ma chère fille, je suisàGrignan : la bise en campagnen’y saurait mieux faire; pour moi, je crois que nous allons entrer dans lesrigueurs du mois de mai que nous avons vues si souvent à Livry. Il y a troisj ours que nous sommes dans cette belle maison, où la vue est agréable au der-nier point; nous en partons dans une heure pour aller à Rouen, où nous arri-verons demain, et j’v trouverai vos lettres. C’est une grande tristesse pour moide n’en avoir point reçu depuis six jours; c’est tellement la subsistance néces-saire de mon cœur et de mon esprit, que je languis quand elle me manque.Nous serions à Rouen il y a trois jours, si des affaires survenues à madame deChaulnes etune envie de n’arriver que le 9 de mai à Rennes, parce que M. deChaulnes n’y arrive que ce jour-là de Nantes, ne l’eussent fait demeurer ici.
Pour moi, je m’embarrasse peu d’être un mois en chemin : le seul déran-gement de vos lettres me donne du chagrin; j’ai passé dix jours à Chaulnesfort doucement, ayant vos lettres trois fois la semaine. J'ai été à Amiens, j’aivu le château de Pccquigny; j’écris en Bretagne, j’y donne mes ordres : je ne
' Par Guillaume Girard, archidiacre d’Angeiiltn.e,qui avait été secrétaire du duc d’Épemon
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