LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNfi
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vous bâtissez : cela se gagne. Pour mes affaires de Nantes, j’y donne de bonsordres, elles vont leur chemin, et je mettrai l’abbé Charrier en œuvre quandil sera temps : le principal, c’est que je dépense très-peu, et que j’envoie depetites lettres de change à Paris, qui sont tout aussitôt dévorées. Si je suis unpeu de temps dans ce pays, je serai en étatdc respirer, carjenerespiroispas.Je serois bien fâchée, ma chère enfant, d’être capable de faire tout ce que jefais pour avoir de l’argent de reste : je craindrois l’avarice, qui est ma bête ;mais je suis bien en sûreté de cette vilaine passion; j’ai plutôt lieu de croireque je suis dévorée de l’amour de la justice. Ainsi je vais sans crainte et sanshonte dans le chemin de cette sainte économie que vous approuvez : elle nem’a point encore mise en état de douter si c’est elle qui me fait agir; il y atrop peu que je suis dans un pays où je ne dépense rien.
Je ne vous dis point avec quelle joie ni avec quelle amitié ces bons gouver-neurs m’ont reçue, et quelle reconnoissance d’être venue des Rochers ici pourles voir. M. deChaulnes a fait la revue de cette noblesse; ce régiment est fortbeau et assez bien instruit. Mon fils recevoit toutes ces louanges avec un cœurqui me faisoit plaisir ; et moi, je songeois que ce n’étoit pas pour être là que jePavois élevé et que j’avois commencé sa vie et sa fortune ; et puis cette Pro-vidence me revient, car sans cela on n’auroit jamais fait à retourner sur lepassé ; c’est un écheveau qui ne üniroit point : voilà où l’on trouve de la force.Dieu me garde de tout ce qui pourroit renverser une si bpnne philosophie.
A propos, je reçus l’autre jour la visite de trois jolies femmes : ce sont lespetites-nièces de M. Descartes. Leur tante (mademoiselle Descartes ) ne leur apas dit un mot de votre lettre ; cela doit vous assurer de sa discrétion. Elles mecontèrent mille choses qu’elles ont entendu dire de leur oncle, qui vous diver-tiront; mais je garde cela pour les Rochers. R y a ici un M. de Ranges, quiadore M. de Grignan, de sorte que c’est mon ami ; son régiment (de Languedoc )est en ce pays; tout de bon, je voudrois que vous sussiez 1 ce que c’est iciqu’un homme de Languedoc, qui connoît tous les Grignans, et qui est amiparticulier deM. le comte.
A LA MEME
A Rennes, lundi 25 juillet 1G89.
Je pars demain à la pointe du jour, avec M. et madame de Chaulnes, pourun voyage de quinze jours. Yoici, ma chère enfant, comme cela s’est fait. M. deChaulnes me dit l’autre jour : « Madame, vous devriez venir avec nous à