LETTRES DE MADAME DE SËViGA'É
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Vannes, voir le premier président (M. delà Faluère) ; il vous fait des civilitésdepuis que vous êtes dans la province : c’est une espèce de devoir à une femmede qualité. » Je n’entendis point cela; je lui dis: «Monsieur, je meurs d’enviede m’en aller à mes Rochers, dans un repos dont on a besoin quand on sortd’ici, et que vous seul pouviez me faire quitter. » Cela demeure. Le lendemain,madame de Chaulnes me dit tout bas à table : « Ma chère gouvernante, vousdevriez venir avec nous ; if n’y a qu’une couchée d’ici à Vannes : on a quelque-fois besoin de ce parlement. Nous irons ensuite à Auray, qui n’est qu’à troislieues de là. Nous n’y serons point accablées : nous reviendrons dans quinzejours. » Je lui répondis encore un peu trop simplement : « Madame, vous n’a-vez pas besoin de moi ; c’est une bonté : je ne vois rien qui m’oblige à ména-ger ces messieurs ; je m’en vais dans ma solitude, dont j’ai un véritable be-soin. » Madame de Chaulnes se retire assez froidement.
Tout d’un coup mon imagination fait un tour, et je songe : qu’est-ce queje refuse à des gens à qui je dois mille amitiés et mille complaisances? Je mesers de leur carrosse et d’eux quand cela m’est commode, et je leur refuse unpetit voyage où peut-être ils seroient bien aises de m’avoir! Ils pourroientchoisir, ils me demandent cette complaisance avec timidité, avec honnêteté ;et moi, avec beaucoup de santé, sans aucune bonne raison, je les refuse; etc’est dans le temps que nous voulons la députation pour mon fils, dontapparemment M. de Chaulnes sera le maître cette année!
Tout cela passa vite dans ma tête ; je vis que je ne faisois pas bien. Je merapproche, je lui dis : « Madame, je n’ai pensé d’abord qu’à moi, et j’étois peutouchée d’aller voir M. de la Faluère ; mais seroit-il possible que vous le sou-haitassiez pour vous, et que cela vous fît le moindre plaisir? » Elle rougit, et medit avec un air de vérité : « Ah! vous pouvez penser. — C’est assez, madame,il ne m’en faut pas davantage : je vous assure que j’irai avec vous. » Elle melaissa voir une joie très-sensible, et m’embrassa, et sortit de table, et dit àM. de Chaulnes : « Elle vient avec nous. — Elle m’avoit refusé, dit M. deChaulnes ; mais j’ai espéré qu’elle ne vous refuseroit pas. »
Enfin, ma fille, je pars, et je suis persuadée que je fais bien, et selon lareconnoissance que je leur dois de leur continuelle amitié, et selon la politique,et que vous me l’auriez conseillé vous-même. Mon fils en est ravi, et m’enremercie : le voilà qui entre.