LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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vous entendre 1 . C’est pour badiner, au moins, que je dis tout ceei ; carDieu m’a toujours fait la grâce de vous entendre parfaitement. Vous vousamusez à bâtir, à finir tous vos hô'.cls, si commodes et si différents de cesautres bâtiments si fastueux et si mal finis ; il y a bien plus de raison à ceque vous faites. Vous me demandez ce que nous lisons : dès qu’on a lemoindre monde, on ne lit plus ; mais avant les états nous avions lu avecmon fils de petits livres d’un moment : Mahomet II, qui prend Constanti-nople sur le dernier des empereurs d’Orient ; cet événement est grand, etsi singulier, si brillant, si extraordinaire, qu’on en est enlevé : il n’y a quedeux cent trente-six ans; la Conjuration du Portugal, qui est fort belle; lesVariations de M. de Meaux; un tome de l'Histoire de l'Église : le second esttrop plein du détail des conciles, il pourroit ennuyer; les Iconoclastes etVArianisme, de Maimbourg : on hait l’auteur; son style n’est point agréable;il veut toujours pincer quelqu’un, et comparer Arius, et une princesse etun certain courtisan, à M. Arnauld, à madame de Longueville et à Tréville.Mais, au travers de ces sottises, ces endroits de l’histoire sont si parfaite-ment beaux, ce concile de Nicée si admirable, qu’on le lit avec plaisir; et,comme il nous a conduits jusqu’à Théodose, nous allons nous consoler detousnosmaux dans le beau style deM. Flécbier 2 . Nousvoltigeons sur d’autreslivres; nous avons un peu retâté d ’Abbadie, et nous l’allons reprendre avecmon fils, qui le sait lire en perfection. Ainsi, ma très-chère, nous ne pas-sons le temps que trop vite; il est présentement de grande importance pourmoi. Si j’avois trouvé cette source de votre repos, je n’ai jamais rien vu de sijoliment dit; si je l’avois trouvée, je jetterois le temps à pleines mains,comine autrefois. Je suis plus touchée de celle que vous avez perdue, en per-dant le comtat; j’espérois qu’elle vous dureroit plus longtemps. C’étoit,comme vous dites, une source de justice; je voudrais qu’elle eût tenu à lasanté de ce pape-ci, on ne parle que de sa bonne constitution et de sa viva-cité. Mon fils vous fait mille amitiés, et sa chère femme, et madame de Mar-beuf; et l’abbé Charrier, mille compliments. Je suis bien obligée à cet abbé :il se charge de toulesmes affaires de basse Bretagne, qui ne sont pas petites,et que je ne pourrais point faire de Paris ; et, après tout cela, ma fille, je ne de-mande que la sensible joie de vous revoir et de vous embrasser do tout moncœur.
1 Madame de Sévigné fait ici en passant la critique des lettres trop étudiées, et par consé-quent peu naturelles.
2 Esprit Fléchier, évêque de Aimes, autour d’une Vie de Théodose.