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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

0 7 fl

A LA MÊME

Aux Rochers, mercredi 14 décembre 1689.

Si M. ie chevalier lisoit vos lettres, ma chère comtesse, il n'iroit pas cher-cher, pour se divertir, celles qui viennent de si loin. Ce que vous me man-diez lautre jour sur Livry, que nous prêtons à M. Sanguin, lui permettantmême dy faire une fontaine; tout cet endroit, celui de madame de Coulanges,et dans vos amitiés même, tout est si plein de sel, que nous croyons que vousnavez point dautre poudre pour vos lettres. Jadmire la gaieté de votre styleau milieu de tant daffaires épineuses, accablantes, étranglantes. Vraiment,cest bien vous, ma chère enfant, quil faut admirer, et non pas moi ; je suisseule comme une violette, aisée à cacher; je ne tiens aucune place, ni aucunrang sur la terre, que dans votre cœur, que jestime plus que tout le reste,et dans celui de mes amis. Ce que je fais est la chose du monde la plus aisée.Mais vous, dans le rang que vous tenez, dans la plus brillante et la plus pas-sante province de France, joindre léconomie à la magnificence dun gou-verneur, cest ce qui nest pas imaginable, et ce que je ne comprends pasaussi qui puisse durer longtemps, surtout avec la dépense de votre fils, quiaugmente tous les jours. Comme ces pensées troublent souvent mon repos,je crains bien quétant plus près de cet abîme, vous ne soyez aussi plus livréeà ces tristes réflexions : voilà, ma chère comtesse, ma véritable peine; carpour la solitude, elle ne mattriste point du tout. Notre bonne et commodecompagnie sen est allée ; jai chassé en même temps mon fils et sa femme :lundevoit aller chez sa tante, lautre à une visite pressée. Je les ai envoyéstous deux chacun de leur côté ; jen suis ravie, nous nous retrouverons dansdeux jours; nous en, serons plus aises. Et même je ne suis point seule : onmaime en ce pays; jeus hier deux hommes de très-bonne compagnie, molï-nistes 1 : je ne mennuyai point. Jai mes lectures, des ouvriers, un beautemps; si ma chère fille étoit un peu moins accablée, avec lespérance de larevoir qui me soutient, que me faudroit-il?

Jai écrit au marquis, quoique je lui eusse déjà fait mon compliment : je leprie de lire, dans cette vilaine garnison il na rien à faire; je lui dis que,puisquil aime la guerre, cest quelque chose de monstrueux de navoir pointenvie de voir les livres qui en parlent et de connaître les gens qui ont excellé

1 Contre-vérité ; cest-à-dire jansénistes