XXXI
VIE DE LA FONTAINE.
des applications, que par l’élégance & la précision. Plusvif, plus rempli d’intérêt & de chaleur que Phedre, ill’a laissé derrière lui, & s’est ouvert dans ses Fables unecarrière toute neuve , toute parsemée de sieurs & d’agré-mens piquans (*). Aussi peut-on dire qu’il est parvenuau plus haut point de perfection où l’on puisse atteindredans ce genre.
Ses Contes, quoique d’une moindre perfection, fontdes chef-d’œuvres d’une autre espece, qui, dans le genrenaïf, serviront toujours de modele pour la narration.L’intérêt & la saillie, k côté du simple & du naturel, ycharment l’esprit & surprennent l'imagination d’une maniéréagréable & séduisante. Lorsque La Fontaine raconte,l’on oublie qu’on lit une fiction, on s’oublie soi-même;& livré k une espece d’enchantement, l’on croit enten-dre & voir tout ice qu’on lit. S’il change de style, &qu’il adresse quelquefois la parole aux Dames dans sesvers, quelle élégance! quelle tournure délicate & ga-lante dans ses louanges !
A travers tous ces avantages, cet excellent Auteur n’apas mis la dernière main a toutes ses pièces. Libre enécrivant comme en toute autre chose, son indolence &sa paresse se manifestent quelquefois par des constructionsvicieuses, ou par des défauts de langage. Mais par-toutoù l’oft puisse s’arrêter k critiquer ces petites sautés, onaperçoit toujours l’homme de génie & le grand écrivain.S’il pouvoir être soupçonné de malice ou de quelqueadresse recherchée, l’on diroit même que ces négligences,dans la place qu’elles occupent, font souvent l’effet del’art ; tant elles font imperceptibles & réparées par leschoses qui les précédent ou qui les accompagnent. Maisil ne pouvoir se gêner, comme nous l’avons observé plushaut; il suivoit son humeur & sa fantaisie, & parcourant
tantôt
(*) C’est ce qu’il ne connoissoit pas, se mettant fort au défions dePhedre. Mais, comme a dit M. de Fontenelle, cela ne tiroit point àconséquence , £? La Fontaine ne le cédait ainsi à Phedre que par bêtise .Mot plaisant, expression singulière, mais qui caractérise d’une manièreauïfi fine que juste, l’indifférence d’uo génie supérieur qui négligé de re-chercher son mérite.