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AVANT-PROPOS,
Et que le temps concorde heureusement avec la nature même deces Études l On abat les croix , on poursuit les prêtres ; et il est ques-tion de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit : on ban-nit les Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupenthuit siècles. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m’acoûté le plus de recherches, de soins et d’années, celui où j’ai peut-être remué le plus d’idées et de faits, paraît lorsqu’il ne peut trouverde lecteurs : c’est comme si je le jetais dans un puits, où il va s’enfon-cer sous l’amas des décombres qui le suivront. Quand une société secompose et se décompose; quand il y va de l’existence de chacun et detous ; quand on n’est pas sûr d’un avenir d’une heure, qui se soucie dece que fait, dit et pense son voisin ? Il s’agit bien de Néron, de Cons-tantin, de Julien, des apôtres, des martyrs, des Pères de l’Église, desGoths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charle-magne , de Hugues Capet et de Henri IV ! Il s’agit bien du naufragede l’ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le nau-frage du monde moderne! N’est-ce pas une sorte de radotage, uneespèce de faiblesse d’esprit, que de s’occuper de lettres dans ce mo-ment? Il est vrai; mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau, iivient des antécédents de ma méchante fortune. Si je n’avais pas tantfait de sacrifices aux libertés de mon pays, je n’aurais pas été obligéde contracter des engagements qui s’achèvent de remplir dans descirconstances doublement déplorables pour moi. Je ne puis suspen-dre une publication dont je ne suis pas le maître ; il faut donc cou-ronner par un dernier sacrifice tous mes sacrifices. Aucun auteur n’aété mis à une pareille épreuve : grâce à Dieu, elle est à son terme :je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines, et à mépriser celte vieque je dédaignais dans ma jeunesse.
Après ces plaintes bien naturelles, et qui me sont involontaire-ment échappées, une pensée me vient consoler. J’ai commencé macarrière littéraire par un ouvrage où j’envisageais le christianisme sousles rapports poétiques et moraux ; je la finis par un ouvrage où je con-sidère la même religion sous ses rapports philosophiques et histori-ques : j’ai commencé ma carrière politique avec la Restauration, je lafinis avecla Restauration. Ce n’est pas sans une secrète satisfaction queje me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes lignesde mon existence n’ont point fléchi : si, comme tous les hommes,je n’ai pas été semblable à moi-même dans les détails, qu’on le par-donne à la fragilité humaine. Les principes sur lesquels se fonde la