24
LA PRINCESSE D’ÊLIDE.
choient par des nœuds invincibles aux doux et justes mouvemensdont tout son corps suivoit les mouvemens de l’harmonie. Enfin, ja-mais âme n’a eu de plus puissantes émotions que la mienne ; et j’aipensé plus de vingt fois oublier ma résolution, pour me jeter à sespieds et lui faire un aveu sincère de l’ardeur que je sens pour elle,moron. — Donnez-vous-en bien de garde, seigneur, si vous m’envoulez croire. Vous avez trouvé la meilleure invention du monde,et je me trompe fort si elle ne vous réussit. Les femmes sont desanimaux d’un naturel bizarre ; nous les gâtons par nos douceurs ; etje crois tout de bon que nous les verrions nous courir, sans tousces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent.
arbate. — Seigneur, voici la princesse qui s’est un peu éloignéede sa suite.
moron. — Demeurez ferme, au moins, dans le chemin que vousavez pris. Je m’en vais voir ce qu’elle me dira. Cependant prome-nez-vous ici dans ces petites routes, sans faire aucun semblant d’avoir envie de la joindre; et, si vous l’abordez, demeurez avec ellele moins qu’il vous sera possible.
SCENE III. — LA PRINCESSE, MORON.
la princesse. — Tu as donc familiarité, Moron, avec le princed’Ithaque?
moron. — Ah! madame, il y a longtemps que nous nous connois-sons.
la princesse. — D’où vient qu’il n’est pas venu jusqu’ici, et qu’ila pris cette autre route quand il m’a vue?
moron. — C’est un homme bizarre, qui ne se plaît qu’à èntretenirses pensées.
la princesse. — Étois-tu tantôt au compliment qu’il m’a fait?moron. — Oui, madame, j’y étois; et je l’ai trouvé un peu im-pertinent, n’en déplaise à Sa Principauté.
la princesse. — Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuitem’a choquée ; et j’ai toutes les envies du monde de l’engager, pourrabattre un peu son orgueil.
moron. — Ma foi, madame, vous ne feriez pas mal ; il le mérite-roit bien; mais, à vous dire vrai, je doute fort que vous y puissiezréussir.
la princesse. — Comment?
moron. — Comment? C’est le plus orgueilleux petit vilain quevous ayez jamais vu. Il lui semble qu’il n’y a personne au mondaqui le mérite, et que la terre n’est pas digne de le porter.la princesse. — Mais encore, ne t’a-t-il point parlé de moi?moron. — Lui? Non.
la princesse. — Il ne t’a rien dit de ma voix et de ma danse?